Joël Séria
Avec Les Galettes de Pont-Aven, Joël Séria a trouvé une voix immédiatement reconnaissable: provinciale, paillarde, triste et férocement lucide. Peu de cinéastes français ont su traiter avec autant d'acidité la bêtise sociale, le désir masculin en décomposition et l'hypocrisie des bonnes mœurs. Chez Séria, la campagne n'a rien du refuge. Elle est un théâtre de frustrations, de fantasmes rances, de petites dominations et de grotesque obstiné. Dans le cinéma de France des années 1970, cette tonalité le place à part, loin des élégances urbaines autant que des nostalgies rurales.
Séria filme un monde qui pue la respectabilité mal tenue. Ses personnages parlent cru, veulent mal, se ridiculisent beaucoup, mais ne sont jamais réduits à de simples marionnettes satiriques. C'est là sa force. Il comprend que le grotesque français le plus fécond naît lorsque le rire touche à quelque chose de socialement exact. Le notable local, le mari frustré, la femme jugée, le voisin envieux, le désir qui se déguise en morale. Tout un petit univers apparaît, non comme folklore pittoresque, mais comme système de bassesse ordinaire.
Le rapport de Séria au corps est central. Il ne l'idéalise pas. Il le montre empêtré, ridicule, pressé par l'âge, l'alcool, la faim sexuelle, la fatigue d'exister. Cette matérialité donne à ses films une épaisseur peu commune. L'érotisme y est rarement élégant, et c'est précisément ce qui le rend révélateur. Il expose moins une liberté conquise qu'un désordre des pulsions à l'intérieur d'un cadre social étouffant. Cela rapproche parfois Séria de certaines traditions de la farce noire, mais avec un ancrage nettement français dans la cruauté de classe et la médiocrité villageoise.
Il serait pourtant trop simple d'en faire un misanthrope uniforme. Son cinéma possède aussi une forme de tendresse oblique pour les vaincus, les mal ajustés, les corps qui n'entrent plus dans les récits officiels de virilité ou de réussite. Cette tendresse n'adoucit pas la violence du regard. Elle l'empêche de devenir mépris pur. Séria connaît ses monstres de l'intérieur. Il sait qu'ils sont produits par un milieu, par une culture, par une économie affective du ressentiment. Cette connaissance rend la satire plus dense.
Dans les années 1980 et au-delà, son œuvre a pu paraître décalée, presque intempestive, face aux recompositions du cinéma français. C'est justement pourquoi elle reste précieuse. Séria ne s'est jamais vraiment coulé dans la bienséance cinéphile. Son travail garde quelque chose de sale, de têtu, d'irréconcilié. Il rappelle qu'une part du cinéma français populaire ou semi populaire a longtemps su regarder le pays sans se réfugier dans la pose cultivée.
On pourrait dire que son territoire naturel est celui de l'obscénité sociale. Non pas l'obscénité gratuite, mais celle qui apparaît quand les institutions morales continuent de parler alors que plus personne ne croit à leur pureté. Famille, mariage, province, ordre sexuel, tout est déjà fissuré. Les films de Séria enregistrent cette fissure avec un humour qui fait mal. Ils n'offrent aucune sortie noble. Ils préfèrent l'aveu du désastre à la consolation élégante.
Regarder Joël Séria aujourd'hui, c'est retrouver un cinéma français qui ne cherche ni à se faire pardonner sa vulgarité ni à la transformer en signe chic de transgression. Il l'assume comme outil de vérité. Cette vérité est rarement flatteuse, mais elle a de la tenue. Elle sait que sous les rites de la convivialité, sous les formules de la tradition, sous les postures viriles, travaille depuis longtemps une misère morale tout à fait moderne. Peu de cinéastes l'ont filmée avec un tel mélange de férocité et de précision.
