Joana Hadjithomas
Avec Je veux voir, coréalisé avec Khalil Joreige dans un Liban traversé par l'après-guerre immédiat, Joana Hadjithomas travaille le cinéma comme un art des traces instables. Son œuvre n'aborde pas la mémoire comme un stock d'images à classer, mais comme un champ de forces fait d'absences, de fictions survivantes, de ruines et de récits contradictoires. Ce qui compte chez elle, c'est moins la restitution d'un passé que la manière dont ce passé continue d'agir dans le présent, dans les paysages, dans les archives, dans les imaginaires abîmés par l'histoire.
Cette préoccupation donne à son travail une place majeure dans le cinéma du Liban contemporain. Là où d'autres choisiraient le témoignage frontal ou la narration purement métaphorique, Hadjithomas avance dans une zone de circulation entre documentaire, essai et fiction. Elle sait que certaines réalités ne se laissent pas saisir dans un seul régime d'image. Il faut accepter le détour, l'hypothèse, parfois même la mise en scène du manque. Cette méthode n'a rien d'abstrait. Elle répond à une expérience historique concrète, marquée par les destructions, les disparitions et les récits incomplets.
Le rapport à l'image absente est central. Chez Hadjithomas, ce qui manque compte autant que ce qui est visible. Une lettre, une photographie, un bâtiment détruit, un film fantôme, une archive détournée, tout cela devient matière à penser le statut des images elles-mêmes. Peut-on encore faire confiance à ce qui reste ? Que signifie montrer lorsque l'histoire a déjà produit tant de trous ? Son cinéma ne répond jamais par la simple mélancolie. Il organise plutôt un espace de travail, où l'enquête sensible devient une forme de résistance contre l'effacement.
Cette dimension essayistique n'empêche pas l'émotion, au contraire. L'émotion naît souvent du moment où une idée formelle rejoint soudain une expérience intime ou collective. Hadjithomas possède ce tact rare qui lui permet d'aborder la guerre, l'exil, la mémoire familiale et la circulation des mythes sans transformer ces matières en emblèmes lourds. Il y a dans ses films une intelligence du déplacement qui les rapproche du meilleur cinéma d'essai contemporain. La pensée n'y surplombe pas les images. Elle se fabrique avec elles, dans leurs hésitations, leurs opacités, leurs reprises.
Inscrite dans les années 2000 puis les décennies suivantes, son œuvre participe à un mouvement plus large du cinéma arabe et francophone qui a renouvelé les formes de la mémoire filmée. Les festivals y ont joué un rôle important, notamment Cannes et d'autres lieux où les films circulent comme objets artistiques autant que comme interventions critiques. Mais la véritable singularité de Hadjithomas ne tient pas à cette reconnaissance institutionnelle. Elle tient à la manière dont chaque projet reformule la question même de ce qu'une image peut porter lorsqu'un pays, une ville ou une famille ont été traversés par des fractures répétées.
Il faut aussi dire que son cinéma résiste admirablement à la tentation illustrative. Les ruines, les archives et les récits de perte sont des matériaux que le cinéma contemporain manipule souvent avec une gravité automatique. Hadjithomas refuse ce prestige facile de la blessure bien cadrée. Elle préfère compliquer ce que l'on croyait reconnaître. Une image de destruction n'est jamais seulement une preuve. Elle peut être un écran, un décor mental, un point de départ trompeur. Cette vigilance critique donne à son œuvre une tension très vive entre beauté plastique et défiance envers toute image trop sûre d'elle-même.
Joana Hadjithomas compte ainsi parmi les artistes pour qui filmer revient à interroger la possibilité même de la mémoire partagée. Son cinéma ne propose ni consolation ni maîtrise rétrospective. Il accepte que le passé demeure fragmentaire, disputé, parfois illisible. Mais il montre aussi que cette illisibilité n'interdit pas la forme. Elle en exige une plus subtile. C'est là sa grandeur : inventer des films capables d'habiter la fracture sans la simplifier, et faire du trouble mémoriel non une faiblesse du regard, mais sa condition la plus juste.
