Joachim Trier
Avec Thelma, Joachim Trier a donné au récit d'éveil surnaturel l'une de ses formes les plus délicatement empoisonnées de la décennie. Une jeune femme, une université, des pulsions réprimées, une famille protestante, et soudain le corps devient le lieu d'une secousse qui est à la fois désir, peur et pouvoir. Il faut partir de ce film, non parce qu'il résumerait toute son œuvre, mais parce qu'il en concentre admirablement plusieurs lignes: la fragilité de l'identité, la mémoire affective, la ville comme espace mental, et cette manière très particulière de faire du trouble intérieur une force de mise en scène.
Trier n'est pas un cinéaste de l'énoncé massif. Il procède par glissement, par intensification sourde. Dans ses films, le drame psychologique n'est jamais étanche au fantastique, même lorsqu'aucun événement surnaturel n'advient littéralement. Les personnages vivent dans des zones de porosité: entre souvenir et présent, culpabilité et désir, langage et sensation. Cette porosité fait toute la valeur de son cinéma. Elle permet à l'émotion de rester instable, et donc vivante. On ne regarde pas un problème illustré, mais une conscience qui se reconfigure sous nos yeux.
Le cas de Thelma montre à quel point Trier comprend le pouvoir de l'horreur psychologique. Il ne cherche pas à faire peur par accumulation d'effets, ni à monumentaliser le traumatisme. Il laisse au contraire l'image respirer, le cadre s'ouvrir, les signes se déposer lentement. Plus le film paraît calme, plus quelque chose travaille en profondeur. Cette patience est cruciale. Elle permet au fantastique de ne pas apparaître comme une décoration de prestige, mais comme une extension logique des contradictions du personnage.
On connaît aussi Trier pour Reprise, Oslo, 31 août ou Julie (en 12 chapitres), films moins explicitement proches du genre mais traversés par la même obsession: comment un sujet tient-il face au temps, à la mémoire et au désir? Cette continuité éclaire sa place. Il ne change pas tant de registre qu'il déplace une même interrogation à travers différentes formes. Dans tous les cas, ce qui compte est l'état de vibration intérieure d'un personnage aux prises avec ce qui le dépasse.
Le cadre de la Norvège et plus largement de la Scandinavie joue un rôle décisif. Trier filme les villes, les appartements, les paysages et les lumières du Nord avec une netteté qui n'a rien de touristique. Ce sont des espaces d'intensification mentale. Oslo, chez lui, n'est pas seulement une capitale. C'est une structure d'expérience, un milieu où la solitude, la circulation sociale et le désir d'autre chose prennent une densité particulière. Cette attention au lieu l'inscrit fermement dans les années 2010 et années 2020 européennes, mais sans jamais l'enfermer dans une identité d'école.
Il faut aussi souligner son sens des visages et des silences. Trier sait filmer les moments où un personnage comprend quelque chose de lui-même sans pouvoir encore le formuler. Peu de cinéastes contemporains donnent autant d'importance à cette seconde de vacillement. C'est là, souvent, que naît le cinéma. Pas dans la déclaration, mais dans l'écart entre ce qui affleure et ce qui résiste encore.
Cette sensibilité explique pourquoi il peut aborder le fantastique avec une telle justesse. Le surnaturel chez lui n'a pas besoin de venir de loin. Il pousse depuis un noyau affectif. Il est le prolongement d'une vie intérieure devenue trop intense pour rester contenue dans les cadres ordinaires du réalisme. Cette manière de faire rejoint le meilleur du cinéma de genre européen: celui qui ne choisit pas entre intelligence émotionnelle et puissance de trouble.
Joachim Trier apparaît ainsi comme un cinéaste de l'ébranlement intime. Son œuvre rappelle qu'une crise de désir peut avoir la force d'une malédiction, qu'un souvenir peut revenir comme une hantise, qu'un pouvoir inexpliqué peut être moins terrifiant que la difficulté à se connaître soi-même. Dans un paysage où tant de films séparent artificiellement prestige psychologique et plaisir du fantastique, Trier occupe un espace précieux. Il fait sentir que les deux relèvent au fond d'une même question: que se passe-t-il quand la vie intérieure cesse d'accepter ses frontières?
