Jiz Lee
Dans le cinéma queer américain issu des marges pornographiques et performatives, Jiz Lee occupe une place qui déplace immédiatement les catégories habituelles du genre. Il ne faut pas lisser cette provenance. Elle est centrale. Elle dit un rapport au corps, au consentement, à la visibilité, à la fabrication des images, qui peut éclairer l'horreur autrement que par les chemins attendus. Là où le cinéma dominant transforme souvent les corps minoritaires en signes de menace, Lee part d'un endroit où le corps reprend sa capacité de mise en scène.
Son travail s'inscrit dans les États-Unis queer et indépendants, un territoire où la performance a souvent servi de laboratoire politique. Filmer un corps n'y est jamais innocent. Qui regarde? Avec quel désir? Avec quel pouvoir? Qui contrôle la situation? Ces questions traversent aussi le cinéma d'horreur, même lorsque le genre prétend ne parler que de monstres. L'horreur a toujours été obsédée par les corps qui changent, les normes qui craquent, les désirs punis ou libérés par la violence.
Jiz Lee permet de retourner cette obsession. Au lieu de traiter la différence comme une anomalie menaçante, son parcours invite à penser la différence comme une position de regard. Cela modifie tout. Le corps n'est plus un objet que le film expose pour produire du malaise. Il devient un sujet qui choisit sa visibilité, négocie ses limites, fabrique ses propres conditions d'apparition. Pour une culture de genre souvent marquée par le voyeurisme, ce déplacement est majeur.
La proximité avec le cinéma queer est donc essentielle. Le queer n'est pas seulement une identité ajoutée au récit. C'est une manière de dérégler les formes qui prétendent être naturelles. Dans l'horreur, cette puissance est immense. Les monstres classiques ont souvent porté, de façon codée ou brutale, les angoisses majoritaires autour du genre, du sexe et de la transformation. Un regard queer peut reprendre ces figures et demander: de quoi avez-vous vraiment peur?
Dans les années 2010, les frontières entre performance, cinéma expérimental, pornographie éthique, documentaire intime et genre se sont déplacées avec une intensité nouvelle. Lee appartient à cette période de circulation plus ouverte, où les artistes ont pu contester la vieille séparation entre art respectable et images dites impures. Cette contestation compte pour CaSTV. L'horreur a toujours vécu dans les images impures. Elle sait que le mauvais objet culturel révèle souvent les peurs qu'une société ne veut pas examiner.
Il serait toutefois réducteur de ne retenir que la provocation. Le travail de Lee pose aussi une question de méthode. Comment filmer l'intimité sans la voler? Comment faire de l'exposition une collaboration plutôt qu'une capture? Comment montrer un corps sans reconduire les hiérarchies qui l'ont déjà rendu vulnérable? Ces questions sont d'une importance capitale pour le cinéma de genre, surtout lorsqu'il touche à la sexualité, à la mutation, à la possession, à la perte de contrôle.
La présence de Jiz Lee dans une base comme CaSTV ouvre ainsi une zone critique nécessaire. Elle oblige à penser l'horreur depuis ses bords sexuels et politiques, non comme un supplément scandaleux, mais comme l'un de ses centres cachés. Le genre n'a jamais cessé de parler de désir. La différence est que certains films le font en punissant ce désir, alors que d'autres cherchent les conditions d'une image moins policière.
Jiz Lee rappelle que le corps filmé n'est pas un terrain neutre. Il porte des histoires de censure, de fétichisation, de violence, mais aussi de plaisir, de stratégie et d'autodéfinition. Pour un catalogue d'horreur adulte, cette leçon est précieuse. Elle montre que la peur peut être retournée, que l'image qui servait à contrôler peut devenir un outil de présence. Le monstre, parfois, n'était que le nom donné par les autres à une liberté qui les dérangeait.
