Jessica Beshir
Avec Faya Dayi, Jessica Beshir a signé un film qui semble venir d'un autre régime de temps. Son noir et blanc somnambulique, son attention aux gestes, aux visages et aux vapeurs d'un rituel collectif composent moins un reportage sur l'Éthiopie qu'une traversée sensorielle des états de conscience, de travail et d'attente. Ce qui rend son cinéma si fort, c'est précisément cette capacité à filmer un monde matériel très concret, celui du khat, de la jeunesse, de la fatigue économique, tout en lui restituant sa dimension visionnaire. Dans le cadre de l'Éthiopie et de la diaspora qui l'observe depuis ailleurs, Beshir occupe une place rare.
Son cinéma ne cherche pas la séparation confortable entre documentaire et transe. Il sait que certains territoires ne peuvent pas être compris si l'on isole brutalement le social, le spirituel et l'affectif. Chez Beshir, le travail des corps, les récits de départ, les rythmes de la consommation, les paysages et les croyances appartiennent à la même circulation. Le film se tient là, dans cette continuité. Il ne traduit pas un monde pour le rendre immédiatement digeste. Il accepte sa densité, son opacité, sa beauté inquiète.
Cette position formelle a des conséquences politiques. Beaucoup de films sur des réalités non occidentales sont encore prisonniers d'une lisibilité paternaliste. Beshir refuse cette simplification. Elle construit une expérience de regard qui demande au spectateur de ralentir, d'écouter, de se laisser traverser par une autre cadence. Dans le champ du documentaire, c'est un geste majeur. Il ne s'agit pas seulement d'informer, mais de transformer les conditions de perception.
Le noir et blanc de Faya Dayi n'est pas un ornement. Il agit comme un révélateur de matière et de durée. Les feuillages, les brumes, les visages, les poussières et les lumières nocturnes y acquièrent une densité presque tactile. Ce choix donne au film une dimension spectrale qui rejoint parfois le territoire de la hantise, non pas comme fiction surnaturelle, mais comme cohabitation entre plusieurs régimes du visible. Les morts, les absents, les exils rêvés ou déjà engagés semblent habiter le même plan que les vivants.
Dans les années 2020, peu de premiers longs métrages documentaires ont imposé une vision aussi pleinement formée. Beshir n'avance pas à tâtons. Elle sait exactement quelle relation au monde son film cherche à inventer. Cette assurance explique sa forte présence dans les grands festivals, notamment à Sundance, où l'on a reconnu dans son travail une alliance rare entre puissance plastique et charge historique.
Il faut aussi souligner la manière dont le film pense la jeunesse. Beshir ne la réduit ni à une catégorie sociologique ni à un cliché de promesse. Elle la filme comme un état de suspension, pris entre héritage, désir d'ailleurs, épuisement et invention de soi. Cette précision humaine empêche le film de se dissoudre dans la seule abstraction esthétique. La beauté y reste toujours liée à des vies concrètes, à des voix, à des corps qui portent le poids de conditions matérielles très réelles.
Voir Jessica Beshir aujourd'hui, c'est rencontrer une cinéaste qui a compris que le documentaire pouvait encore être un art d'envoûtement sans rien céder de son acuité politique. Son œuvre regarde un monde travaillé par le rite, l'économie, l'histoire et le désir de fuite. Elle ne hiérarchise pas artificiellement ces dimensions. Elle les fait coexister dans une même matière visuelle et sonore. C'est ce qui donne à son cinéma sa puissance durable : il ne cherche pas à simplifier le réel, mais à lui rendre sa profondeur de rêve, de fatigue et de mémoire.
