Jeremy Thomas
Avec All the Little Animals, Jeremy Thomas a déplacé son immense expérience de producteur vers une fable sombre où la route britannique devient un espace de fuite, de deuil et de cruauté ordinaire. Le film n'a rien d'un simple caprice de producteur passé derrière la caméra. Il révèle plutôt une sensibilité déjà visible dans les oeuvres qu'il a accompagnées: une attirance pour les corps menacés, les désirs déviants, les institutions violentes et les récits qui avancent comme des rêves malades.
Thomas est d'abord l'un des grands producteurs du cinéma d'auteur international, mais cette formule est trop propre pour lui. Son parcours touche Cronenberg, Roeg, Bertolucci, Oshima, Gilliam, Wenders et bien d'autres. Il a souvent rendu possibles des films que des structures plus prudentes auraient cherché à lisser. Dans le cinéma britannique, puis au-delà, il occupe une place rare: celle d'un producteur capable de protéger l'étrangeté plutôt que de la transformer en produit digestible.
Cette dimension compte pour l'horreur. Même quand Thomas ne produit pas des films de peur au sens strict, il gravite autour de matières dangereuses. Crash, Le Festin nu ou Bad Timing appartiennent à cette famille d'oeuvres où le corps n'est plus un abri, où le désir devient une machine de collision, où la normalité sociale se révèle plus monstrueuse que les fantasmes qu'elle réprime. Le cinéma d'horreur reconnaît immédiatement cette logique. Il sait que le monstre n'a pas toujours des griffes. Parfois, il prend la forme d'une obsession parfaitement articulée.
All the Little Animals, son passage à la réalisation, condense cette sensibilité dans une forme de conte cruel. La route, les animaux morts, la vulnérabilité d'un jeune homme, la figure prédatrice de l'adulte: tout y travaille une angoisse morale très concrète. Le film regarde la protection comme une chose ambiguë. Sauver peut devenir contrôler. Recueillir peut devenir posséder. Cette ambiguïté est au coeur du fantastique moderne, même lorsqu'aucun élément surnaturel ne vient l'annoncer.
Les années 1990 ont souvent été lues comme une période de dispersion pour le cinéma d'auteur international. Thomas y apparaît au contraire comme une ligne de continuité. Il continue à soutenir des films difficiles, des objets qui exigent du spectateur une vraie disponibilité. Son propre film s'inscrit dans cette période avec une forme de mélancolie inquiétante. Il ne cherche pas le choc immédiat, mais la contamination progressive d'un paysage par la violence humaine.
Ce qui rend Jeremy Thomas essentiel à un catalogue comme CaSTV, c'est cette compréhension profonde de la production comme acte esthétique. Produire, chez lui, ne signifie pas seulement financer. Cela signifie choisir les risques que l'on accepte de défendre. Dans un champ comme le thriller psychologique, l'érotisme malade ou le fantastique corporel, cette défense change l'histoire des films. Sans producteurs de cette trempe, beaucoup d'oeuvres radicales restent à l'état de projet, ou deviennent des versions affadies d'elles-mêmes.
Sa place de réalisateur doit donc être lue avec son ombre de producteur. All the Little Animals n'est pas séparé du reste. Il prolonge une vision du cinéma comme lieu où les pulsions sociales peuvent être exposées sans commentaire rassurant. Thomas ne moralise pas l'étrange. Il le laisse travailler, parfois jusqu'au malaise. Cette confiance dans le spectateur, dans sa capacité à supporter l'ambiguïté, rapproche son cinéma des grandes traditions de l'horreur adulte.
Jeremy Thomas rappelle enfin que l'auteur de genre n'est pas toujours celui qui signe le plan. Il peut aussi être celui qui crée les conditions pour que le plan existe. Sa carrière a permis à des images difficiles de traverser le marché, les langues, les censures du goût. Son unique geste de mise en scène connu s'inscrit dans cette même fidélité aux zones troubles. Pour CaSTV, il est une figure de passage indispensable: producteur de cauchemars élégants, réalisateur d'une fable blessée, gardien d'un cinéma qui préfère l'inconfort à la politesse.
