Jeppe Rønde
Avec Bridgend, Jeppe Rønde aborde un fait divers collectif, la vague de suicides survenue dans une ville galloise, en refusant le double piège du sensationnalisme et de l'explication rassurante. Son film ne cherche ni à résoudre ni à moraliser. Il s'installe dans une zone beaucoup plus dérangeante, là où une communauté entière semble traversée par une logique de contagion affective que personne ne maîtrise vraiment. C'est un point de départ particulièrement fort pour un cinéaste qui comprend que le mystère social ne doit pas toujours être réduit à une causalité nette.
Rønde vient du documentaire, et cela se sent dans son attention aux lieux, aux atmosphères, aux façons qu'ont les groupes d'occuper silencieusement un territoire. Mais Bridgend ne transpose pas ce regard dans une fiction naturaliste. Il le tord vers une forme de suspension trouble, où les bois, les fêtes nocturnes, les errances adolescentes et les gestes d'imitation prennent une densité presque rituelle. Le film rejoint ainsi une lisière rare entre drame psychologique, folk horror diffus et étude de milieu.
Ce qui le rend singulier, c'est son refus de psychologiser à outrance. L'adolescence y apparaît moins comme un ensemble de problèmes individuels que comme une énergie collective difficile à contenir, traversée de pulsions de mimétisme, de désir de disparition, de fascination pour ce que le groupe transforme en signe. Cette intelligence du comportement partagé rapproche Rønde de certains cinéastes européens qui savent que la communauté est souvent plus inquiétante lorsqu'elle ne formule pas clairement ses lois.
La nature occupe chez lui une place décisive. Les paysages ne sont jamais neutres. Ils absorbent les personnages, leur prêtent une opacité, font circuler l'idée qu'il existe entre eux et le milieu une complicité obscure. Rien n'est affirmé au sens strict, mais tout est mis en place pour que le spectateur sente la pression d'une force collective sans visage. Ce n'est pas le surnaturel au sens littéral. C'est mieux, ou plus inquiétant : la possibilité qu'une communauté produise sa propre métaphysique du vide.
Dans les années 2010, cette approche avait quelque chose de précieux. Le cinéma sur l'adolescence et la catastrophe sociale cède facilement à la sociologie illustrative ou au romantisme de la perte. Rønde choisit une troisième voie. Il filme l'incompréhensible sans le mythifier entièrement, il laisse les faits résister à la digestion narrative. Cette résistance fait toute la force de Bridgend.
Pour CaSTV, Jeppe Rønde compte comme cinéaste du malaise communautaire. Il rappelle que la peur collective n'a pas toujours besoin d'un coupable visible ni d'une cause surnaturelle déclarée. Elle peut naître d'une série de gestes, d'un territoire, d'un âge de la vie, d'une rumeur qui devient climat. C'est une matière très proche de l'horreur, même quand le film se présente autrement.
Rønde travaille ainsi un cinéma des seuils, où l'on ne sait jamais exactement quand le réel a commencé à pencher. Son mérite est de ne pas corriger cette incertitude. Il la prend comme forme même du film. Cela donne une œuvre tendue, grave, hantée par l'idée qu'une communauté peut développer son propre rapport à la mort comme on développe un langage secret. Peu de films récents auront observé ce phénomène avec une telle pudeur et une telle inquiétude.
