Jeong Chang-hwa
Avant King Boxer et sa déferlante de coups, il y a chez Jeong Chang-hwa une autre image fondatrice: Janghwa Hongryeonjeon, sa version de 1956 de la légende de Janghwa et Hongryeon. C'est là que son nom prend tout son intérêt pour un catalogue d'horreur. Avant d'être l'un des artisans décisifs du kung-fu transnational, Jeong a touché très tôt à l'une des grandes matières du fantastique coréen, celle des revenantes, des injustices familiales et des spectres qui reviennent réclamer réparation. Son parcours n'est donc pas une simple traversée de genres. C'est une trajectoire qui va du conte funèbre à la vitesse martiale, avec toujours le même sens de l'efficacité populaire.
Né en Corée en 1928, Jeong commence à réaliser dans les années 1950 et s'impose vraiment dans le cinéma de South Korea au moment où l'industrie locale cherche à reconstruire ses formes après la guerre. Le choix de Janghwa Hongryeonjeon n'a rien d'anodin. Adapter cette histoire de sœurs maltraitées, mortes puis revenues comme puissances de vérité, c'est entrer directement dans un noyau dur de K-Horror avant l'heure. La version de Jeong ne joue pas la sophistication moderne, mais elle comprend très bien ce qui fait tenir le récit: la cruauté domestique, le poids du remords, et surtout l'idée que le surnaturel surgit comme correction morale là où les vivants ont failli.
Il reviendra d'ailleurs à cette matière avec The Story of Jang-hwa and Hong-ryeon en 1962. Le geste dit beaucoup. Jeong n'aborde pas le fantastique comme une excursion marginale. Il y voit une structure dramatique robuste, immédiatement lisible, capable de relier folklore, mélodrame et horreur. C'est une qualité sous-estimée chez les metteurs en scène de studio: savoir identifier les récits qui parlent à un public large sans perdre leur pouvoir d'étrangeté. Chez lui, le fantôme n'est jamais un pur ornement. Il remet de l'ordre, ou plutôt il révèle le désordre déjà là.
Puis la carrière bifurque, et cette bifurcation est spectaculaire. Dans les années 1960, Jeong commence à collaborer avec l'industrie hongkongaise, avant de rejoindre Shaw Brothers en 1968. C'est là qu'il signe une part essentielle de sa réputation internationale. King Boxer en 1972, connu aussi sous le titre Five Fingers of Death à l'export, devient un énorme point de bascule pour le cinéma d'arts martiaux, notamment sur le marché nord-américain. On peut croire que cette période n'intéresse plus l'horreur. Ce serait aller trop vite. Le cinéma de Jeong y conserve le goût des châtiments exemplaires, des corps poussés à la limite, de la vengeance stylisée, bref toute une violence chorégraphiée qui n'est pas si loin de certaines formes de cinéma d'exploitation voisin.
Cette continuité est encore plus nette si l'on regarde des titres comme Broken Oath en 1977. Le film prend le motif de la revanche féminine et le pousse dans une stylisation sanglante qui fait le pont entre film de sabre, mélodrame cruel et proto-Rape Revenge. Ce n'est pas un hasard si ce type de cinéma parle aussi aux amateurs d'horreur. On y retrouve la logique du traumatisme converti en geste punitif, la beauté vénéneuse des cadres, et une manière de faire du corps blessé le vrai moteur du récit. Chez Jeong, la violence n'est jamais seulement décorative. Elle sert à faire avancer le mythe.
Il faut aussi souligner ce que sa carrière raconte de l'Asie filmique des 1960s et des 1970s. Peu de cinéastes incarnent aussi bien la circulation entre South Korea et Hong Kong, entre cinéma national et industrie régionale, entre folklore local et marché international. Jeong n'est pas un théoricien de cette circulation. Il en est un praticien redoutablement concret. Il sait comment simplifier une intrigue, comment donner de l'élan à une scène, comment faire exister un conflit par la seule dynamique du cadre. Cette science du mouvement explique beaucoup de choses, y compris la manière dont ses films de fantômes restent lisibles, tendus et immédiatement physiques.
Ce qui distingue Jeong Chang-hwa d'autres artisans très productifs, c'est précisément cette double compétence. D'un côté, il sait filmer l'invisible comme dette familiale, comme retour du refoulé, comme vieille blessure que la maison elle-même n'arrive plus à contenir. De l'autre, il sait filmer l'impact, la frappe, la vengeance rendue visible à la vitesse du genre populaire. Entre ces deux pôles, il construit une œuvre moins disparate qu'elle n'en a l'air. Les outils changent, pas la pulsion profonde: donner au conflit une forme nette, brutale, mémorable.
Pour CaSTV, Jeong compte donc à deux titres. Il appartient à la préhistoire solide du K-Horror, avec son travail sur Janghwa Hongryeonjeon et la matière spectrale coréenne. Et il appartient à une histoire plus large du cinéma de genre asiatique, celle où les frontières entre horreur, action, mélodrame et Thriller restent poreuses. Revoir Jeong Chang-hwa aujourd'hui, c'est retrouver un cinéaste de transition au meilleur sens du terme: quelqu'un qui a su faire passer des formes anciennes vers des industries nouvelles sans perdre leur nerf ni leur mordant.
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