Jean Pierre Lefebvre
Avec Le Révolutionnaire, Jean Pierre Lefebvre laisse apparaître une qualité rare dans le cinéma québécois : la capacité de penser la solitude, la politique et le territoire dans un même mouvement de dépouillement. Il ne faut pas l'aborder comme une institution respectable qu'on consulterait par devoir patrimonial. Lefebvre est beaucoup plus vif, plus ironique, plus libre que cette image figée. Son œuvre travaille la parole ordinaire, l'entêtement idéologique, les décalages d'échelle entre l'histoire collective et les vies minuscules. À ce titre, il appartient autant au cinéma de Québec qu'à une modernité plus large des Années 1960 et des Années 1970, où filmer revenait aussi à chercher une langue.
Le premier geste de Lefebvre consiste à refuser la grandiloquence. Même quand ses films touchent à des questions historiques ou nationales, ils le font depuis le biais, l'intervalle, la conversation. Il ne cherche pas l'image définitive du Québec, encore moins une célébration identitaire automatique. Il préfère les frictions du quotidien, les existences peu héroïques, les situations où la parole trébuche sur sa propre impuissance. C'est en cela qu'il demeure passionnant. Son cinéma ne plaque pas des idées sur des personnages ; il montre des personnages qui transportent des idées sans toujours savoir quoi en faire.
Cette hésitation n'est pas une faiblesse dramatique. C'est sa matière même. Lefebvre filme des êtres qui pensent, parlent, se trompent, recommencent. Il y a chez lui une confiance remarquable dans le temps de l'échange, dans la durée nécessaire pour qu'une position morale ou politique se révèle moins stable qu'elle n'en avait l'air. Beaucoup de cinéastes craignent la parole parce qu'elle menace le mouvement. Lui sait qu'une parole bien placée peut contenir un monde : la fatigue d'une époque, la drôlerie d'une contradiction, la douleur de ne pas coïncider avec son propre idéal.
On associe souvent Lefebvre à une forme de minimalisme. Le mot est juste à condition de ne pas le confondre avec la sécheresse. Son dépouillement est habité. Les cadres, les intérieurs, les routes, les paysages ont une nudité qui laisse respirer les corps et les voix. Cette nudité n'appauvrit pas le film, elle en augmente au contraire la charge. Elle permet aux détails de prendre du poids : une inflexion, un silence, une manière de s'asseoir, un déplacement dans une pièce. Le cinéma de Lefebvre est un art du peu qui refuse d'être un art du moins.
Il faut également souligner sa relation au comique. Trop de commentaires sur son œuvre la tirent vers le sérieux doctrinal. Or Lefebvre possède une ironie décisive, parfois douce, parfois mordante. Il comprend qu'une société se révèle aussi par ses ridicules, ses postures, ses phrases toutes faites. Ce sens du décalage empêche ses films de se pétrifier en thèses. Même lorsqu'il filme la fatigue politique, il conserve une mobilité, une disponibilité à l'absurde ordinaire. Le rire, chez lui, n'annule pas la gravité. Il la rend plus exacte.
Dans l'histoire du cinéma québécois, sa singularité tient aussi à son indépendance obstinée. Là où d'autres ont cherché des formes plus immédiatement exportables ou plus compatibles avec les circuits institutionnels, Lefebvre a souvent poursuivi une voie personnelle, parfois rugueuse, toujours identifiable. Cette liberté a un prix : une visibilité inégale, une réception parfois fragmentée. Mais elle donne à l'œuvre une continuité morale précieuse. On y sent un rapport non négocié au monde, une fidélité à certaines questions fondamentales sur la mémoire, le couple, le travail, la nation, la vieillesse.
Pour CaSTV, Lefebvre est important parce qu'il rappelle que l'étrangeté ne relève pas seulement du fantastique explicite. Ses films savent faire sentir l'inconfort des appartenances, la bizarrerie des routines, la manière dont une communauté peut devenir opaque à ceux qui la composent pourtant. Dans ce sens, il touche à quelque chose de très profond dans le cinéma moderne : le quotidien comme zone instable, traversée par des fantômes politiques et affectifs. Il n'a pas besoin d'effets de genre pour produire ce trouble. Quelques corps, un lieu, une conversation suffisent.
Revenir à Jean Pierre Lefebvre aujourd'hui, c'est donc retrouver un cinéma de la ténacité. Ténacité formelle, parce qu'il croit à la force des moyens simples. Ténacité intellectuelle, parce qu'il refuse les réponses rapides. Ténacité affective, enfin, parce qu'il regarde ses personnages sans complaisance mais sans cruauté. Peu de cinéastes auront montré avec autant de netteté qu'une culture se lit dans les plis de sa parole et qu'un territoire se comprend aussi par ceux qui s'y sentent chez eux tout en y restant légèrement déplacés.
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