Jean-Christophe Meurisse
Avec Oranges sanguines, Jean-Christophe Meurisse a porté à une intensité presque insoutenable ce qu'il cherche depuis ses débuts : une comédie française qui n'adoucit rien, qui attaque frontalement la vulgarité sociale, la violence de classe et la bêtise satisfaite de son époque. Son cinéma appartient évidemment à la France des Années 2010 et des Années 2020, mais il fonctionne comme un mauvais rêve national récurrent, un carnaval où l'ordre bourgeois révèle sa part de sadisme et de grotesque. Le mot Comédie ne suffit pas. Il faudrait y ajouter la farce noire, la férocité, parfois même une pointe de cauchemar.
Meurisse vient du théâtre avec les Chiens de Navarre, et cela s'entend immédiatement dans sa manière de faire confiance à la collision des corps, à l'emballement des scènes, au surgissement de l'imprévu. Ce passage par la troupe lui a donné quelque chose de rare dans le cinéma français contemporain : un sens du désordre vivant. Là où tant de comédies sont tenues par le scénario comme par une laisse, les siennes semblent se développer au bord de l'accident. Les acteurs s'y débattent, s'y salissent, s'y laissent parfois emporter par une logique de débordement qui fait toute la valeur du projet. Le rire ne vient pas d'une mécanique bien huilée. Il vient d'une perte de contrôle.
Cette perte de contrôle n'est jamais gratuite. Elle sert à mettre à nu un monde où les normes sociales reposent sur l'humiliation, le déni et la brutalité diffuse. Meurisse filme très bien la France de l'indécence ordinaire, celle des notables obscènes, des institutions veules, des rapports de pouvoir qui se déguisent en civilité. Ce qui pourrait devenir simple satire s'approfondit grâce à son sens du malaise. Le spectateur rit, puis se demande très vite ce que ce rire a de compromettant. Cette oscillation entre hilarité et répulsion est au cœur de son cinéma.
Il y a chez lui une intelligence physique du ridicule. Les corps sont toujours engagés, jamais abstraits. Ils transpirent, trébuchent, s'emportent, s'effondrent. La parole elle-même devient une matière instable, gonflée d'agressivité, de mauvaise foi, de désir de domination ou de pure panique. En cela, Meurisse s'éloigne de la tradition française de la réplique spirituelle et du trait bien ciselé. Ce qu'il recherche, c'est une sorte de vérité convulsive du social. La scène doit faire sentir que la société n'est pas simplement absurde. Elle est obscène dans ses fondations mêmes.
Cette cruauté assumée explique pourquoi son cinéma peut diviser. Certains y verront une outrance fatigante, une volonté de choquer devenue réflexe. C'est manquer ce qui s'y joue réellement. L'excès n'est pas une décoration. Il est la bonne échelle pour filmer un monde où la violence s'est banalisée au point de devenir presque invisible lorsqu'on la représente poliment. Meurisse grossit les traits parce que le réel, tel qu'il le perçoit, est déjà caricatural. Son geste n'est pas de simplification. Il est de révélation par saturation.
Même lorsqu'il s'éloigne du pur comique, son cinéma conserve quelque chose du Horreur. Non pas au sens générique strict, mais dans sa manière de faire surgir l'effroi au milieu du ridicule. Une fête, une conversation, un bureau, un tribunal, tout peut basculer vers une forme de monstruosité sociale. C'est là que Meurisse devient particulièrement intéressant pour un regard cinéphile attentif aux zones troubles entre les genres. Le rire y a toujours quelque chose d'inquiet. Il découvre la pourriture sous le vernis.
Jean-Christophe Meurisse occupe donc une place singulière dans le cinéma français récent. Il n'essaie pas de rendre le chaos aimable ni la satire élégante. Il préfère le heurt, la laideur signifiante, le débordement qui accuse. Cette stratégie lui donne des films profondément irritants pour qui attend d'une comédie qu'elle réconcilie. Or précisément, Meurisse ne réconcilie rien. Il expose une société incapable de se regarder sans mensonge, et il choisit pour cela une forme qui refuse elle aussi la consolation. C'est brutal, souvent très drôle, parfois presque irrespirable. C'est surtout d'une cohérence remarquable.
