Jasmila Žbanić
Avec Quo Vadis, Aida?, Jasmila Žbanić a donné aux Années 2020 un des films européens les plus implacables sur la guerre, non pas parce qu'il prétendrait totaliser l'horreur de Srebrenica, mais parce qu'il la ramène à ce que l'histoire inflige à une femme précise, dans des couloirs précis, sous des délais précis. Cinéaste de Bosnie-Herzégovine, Žbanić travaille depuis longtemps au point où l'intime rencontre la violence historique, là où les grands crimes cessent d'être des abstractions pour redevenir des décisions, des regards, des portes qui se ferment.
Son cinéma refuse les consolations habituelles du drame historique. Il ne cherche ni la monumentalité, ni la pédagogie rassurante, ni la sainteté automatique de ses personnages. Ce refus fait sa force. Žbanić sait que filmer l'après-guerre ou l'événement traumatique ne consiste pas à produire un supplément de gravité. Il faut au contraire retrouver le grain concret d'une existence prise dans un engrenage plus vaste qu'elle. C'est ce qu'elle faisait déjà dans Grbavica, où les séquelles du conflit traversaient le quotidien d'une mère et de sa fille sans jamais se dissoudre dans le symbole.
Cette attention au quotidien n'adoucit rien. Elle rend la violence plus insupportable parce qu'elle la réinscrit dans le temps social, familial et administratif. Les institutions, chez Žbanić, ne sont pas des arrière-plans neutres. Elles organisent la circulation du pouvoir, de la peur et du mensonge. Un bureau, une salle de réunion, un camp, une école peuvent devenir les lieux exacts où l'histoire se condense. Cette intelligence des espaces collectifs rapproche parfois son travail du thriller: non par goût du suspense artificiel, mais parce qu'elle sait combien la survie dépend d'une information en retard, d'une décision reportée, d'un passage refusé.
Il faut aussi souligner la place qu'elle accorde aux femmes dans des récits trop souvent capturés par la logique héroïque masculine. Chez elle, l'endurance n'est pas décorative. Elle a un coût physique, moral et politique. Ses héroïnes ne sont pas idéalisées. Elles négocient, mentent parfois, improvisent, encaissent, avancent dans des structures qui ont été pensées sans elles. Cette matérialité du courage est essentielle. Žbanić ne filme pas des icônes de la dignité abstraite, mais des corps qui doivent continuer malgré la destruction.
Son style est d'une sobriété nerveuse remarquable. Chaque choix de mise en scène semble guidé par la nécessité de rester au plus près des êtres sans transformer leur souffrance en spectacle. Cela demande une rigueur rare. Beaucoup de films sur la guerre tombent dans l'emphase ou l'illustration compassionnelle. Žbanić, elle, cherche le point de justesse où l'émotion ne vient pas d'un programme sentimental, mais du frottement entre l'événement et la présence. Cette retenue n'amoindrit pas la puissance du film. Elle l'augmente.
On peut alors comprendre pourquoi son œuvre compte bien au-delà du seul cinéma des Balkans. Dans un paysage international où la mémoire est souvent traitée comme patrimoine moral, Žbanić rappelle qu'elle demeure un champ de conflit. Se souvenir ne veut pas dire pacifier. Cela veut dire rouvrir les chaînes de responsabilité, restituer les angles morts, refuser que le temps transforme le crime en décor commémoratif. Son cinéma appartient pleinement au drame, mais il porte aussi quelque chose de plus aigu: une lutte contre l'anesthésie de la mémoire.
Jasmila Žbanić s'impose ainsi comme une cinéaste capitale du présent européen. Non parce qu'elle parlerait d'un passé clos, mais parce qu'elle montre comment ce passé continue de structurer les vies, les silences et les institutions. Ses films savent que l'histoire n'est jamais finie pour ceux qui ont dû la traverser de trop près. Ils donnent à cette persistance une forme d'une grande exactitude morale. Et cette exactitude, dans un cinéma souvent tenté par les simplifications nobles, vaut déjà comme acte politique.
