James Fargo
The Enforcer place James Fargo dans une zone très précise du cinéma américain des années 1970 : celle où le polar de studio devient plus sec, plus urbain, plus nerveux, sans perdre le sens du spectacle populaire. On parle souvent de lui à l'ombre de Clint Eastwood, ce qui est exact mais insuffisant. Fargo n'est pas seulement un exécutant fiable dans la grande mécanique hollywoodienne. Il est un metteur en scène de vitesse, de découpage et de surfaces morales abrasées, quelqu'un qui comprend qu'un film d'action n'existe vraiment qu'au moment où l'espace commence à produire de la pression sur les corps.
Sa trajectoire dit beaucoup du système américain. Formé comme assistant réalisateur, Fargo vient d'un métier où l'on apprend d'abord à faire tenir un tournage, à organiser l'énergie, à éviter l'effondrement. Quand il passe à la réalisation, cette discipline ne disparaît pas. Elle devient son style. Chez lui, une scène avance rarement par effet de manche. Elle avance parce que chaque axe de caméra, chaque entrée dans le cadre, chaque temps mort avant une décharge de violence a été pensé pour donner au récit une impulsion continue. C'est une qualité qu'on confond trop vite avec de l'efficacité pure, alors qu'il s'agit aussi d'une morale de mise en scène.
Avec The Enforcer, troisième aventure de Dirty Harry, Fargo hérite d'un personnage déjà mythologique. Le piège aurait été simple : durcir encore la brutalité, épaissir le cynisme, surjouer la légende. Il choisit autre chose. Son film travaille la friction entre le professionnalisme glacial d'Harry Callahan et une ville qui semble devenue illisible, traversée par de nouvelles formes de radicalité, de spectacle terroriste et d'usure institutionnelle. Le film n'est pas le plus profond de la série, mais il est l'un des plus rapides à comprendre que le policier moderne est aussi un cinéma de l'administration en crise. Dans cette tension, Fargo excelle.
Il faut aussi regarder Every Which Way but Loose et Any Which Way You Can, souvent traités comme des curiosités dans la carrière d'Eastwood. Fargo y montre pourtant une intelligence de ton remarquable. Sous leur allure de divertissement presque déglingué, ces films savent tenir ensemble bagarre, comédie de route, chronique de masculinité fatiguée et sentiment populaire. Fargo comprend très bien la texture du cinéma américain de la fin des années 1970 et du début des années 1980 : un moment où les vedettes restent énormes, mais où les films acceptent encore la poussière, le flottement, les personnages secondaires bizarres, les détours sans rentabilité immédiate.
Cette souplesse explique pourquoi sa filmographie circule entre plusieurs régimes. Fargo n'est pas un auteur au sens canonique, avec obsession immédiatement repérable et signature appuyée. Il appartient plutôt à cette noblesse discrète des artisans du Nouvel Hollywood tardif et de l'après Nouvel Hollywood, des cinéastes capables de donner une forme solide à des projets très différents sans jamais les réduire à une routine. Dans le cinéma d'action, cette qualité compte énormément. Elle permet au film de genre de rester un lieu d'invention concrète, pas seulement une chaîne de montage.
Même lorsqu'il travaille pour la télévision, Fargo conserve ce rapport presque musculaire au récit. Il sait qu'un film existe par sa trajectoire et non par son commentaire. Cela le rapproche d'une tradition très américaine, située quelque part entre le western déclassé, le policier métropolitain et le mélodrame d'hommes taciturnes. Ce n'est pas un cinéma du symbole, c'est un cinéma de la décision. Un personnage entre, regarde, hésite une seconde de trop, et toute la scène change de poids.
Dans une base consacrée au fantastique, à l'horreur et aux marges du cinéma populaire, James Fargo mérite mieux qu'une note de bas de page. Son importance n'est pas de l'ordre de la révolution, mais de la tenue. Il fait partie de ces réalisateurs dont on mesure la valeur quand on compare leurs films à des productions supposément équivalentes et que l'on constate, très vite, ce qui manque ailleurs : le sens du rythme, la confiance dans le cadre, la capacité à faire d'un matériau commercial un objet nerveux, lisible et parfois âprement élégant. Fargo est peut-être un homme du système, mais il sait que le système ne vaut quelque chose que lorsqu'un regard ferme l'oblige à tenir debout.
