Jacques Demy
Avec Les Parapluies de Cherbourg, Jacques Demy a prouvé qu'une ville portuaire, une séparation amoureuse et une station-service pouvaient suffire à faire naître un absolu mélodique. Il faut partir de là, et non de l'étiquette un peu paresseuse de l'enchanteur. Demy n'est pas seulement le cinéaste des couleurs tendres et des chansons. C'est un moraliste du désir, un observateur aigu des circulations entre rêve et condition sociale, un cinéaste français qui a fait de la grâce une manière de regarder l'injustice sans jamais la dissoudre. Son œuvre appartient de plein droit au cinéma de France et traverse avec une liberté souveraine les Années 1960, les Années 1970 et au-delà.
Ce qui demeure stupéfiant chez Demy, c'est la façon dont le merveilleux ne vient jamais annuler le réel. Dans Les Demoiselles de Rochefort, la chorégraphie et la couleur semblent d'abord promettre un monde délivré des pesanteurs ordinaires. Mais ce monde reste peuplé de rendez-vous manqués, de déplacements contrariés, de solitudes obstinées. Chez lui, la féerie n'est pas une fuite. C'est une tension. Elle permet de mesurer, avec plus d'acuité encore, ce que la vie refuse aux personnages. Demy comprend que le chant rend la perte plus nette, non moins douloureuse.
Cette intelligence du mélodrame le distingue radicalement d'un simple styliste pop. Le cinéma de Demy est traversé par l'argent, le travail, la classe, les obligations familiales, les départs forcés. Même lorsqu'il tutoie le conte, il ne renonce jamais au poids des circonstances. Geneviève et Guy ne sont pas séparés par une abstraction romantique, mais par des structures concrètes : la guerre, la mobilité sociale, l'usure des jours. Le miracle formel du film tient précisément à cette alliance. On sort des Parapluies de Cherbourg avec la sensation d'avoir vu un opéra populaire où chaque modulation harmonique enregistre aussi une fracture historique.
Il y a chez Demy une relation très particulière à l'espace urbain. Nantes, Rochefort, Cherbourg, Los Angeles même lorsqu'il s'en approche : les villes ne sont pas seulement des décors, mais des cartes affectives. Les rues, les passages, les vitrines, les quais deviennent des réseaux de possibles et de retards. Demy filme les lieux comme des surfaces traversées par le hasard. D'où ce sentiment, propre à ses meilleurs films, que l'existence est réglée par quelques minutes de décalage. On arrive trop tôt, trop tard, on croise presque la bonne personne. Cette logique du presque fait battre tout son cinéma.
Sa proximité avec Agnès Varda a souvent servi de raccourci critique, parfois utile, parfois limitant. Mieux vaut dire que Demy partage avec elle un goût de la mobilité entre documentaire sensible et invention formelle, mais qu'il pousse cette mobilité vers un romantisme beaucoup plus frontal. Là où d'autres auteurs de la Nouvelle Vague cherchaient l'ellipse nerveuse ou la désinvolture intellectuelle, lui assume l'émotion pleine, le conte blessé, la frontalité de la passion. C'est une audace considérable dans le cadre du cinéma moderne. Demy n'a pas eu peur d'être sentimental. Il a compris que la sentimentalité devient une force lorsqu'elle reste travaillée par la lucidité.
On oublie parfois combien son œuvre est aussi hantée. Les revenances y sont nombreuses : motifs, personnages, lieux, noms, mélodies. Un film répond à un autre, corrige ou prolonge une blessure ancienne. Cette circulation interne donne à l'ensemble une cohérence profonde. Le monde de Demy est un monde de reprises, mais jamais de répétitions mécaniques. Chaque retour modifie le précédent. À ce titre, son cinéma touche parfois au fantastique discret : non parce que le surnaturel s'y imposerait, mais parce que le passé y demeure actif, prêt à reconfigurer le présent.
L'autre point essentiel, c'est la relation de Demy à la culture américaine. Il aime la comédie musicale hollywoodienne, bien sûr, mais il ne l'imite pas en élève appliqué. Il la déplace. Il l'ancre dans des ports français, dans des commerces modestes, dans une météo affective où le gris peut côtoyer le rose sans contradiction. Il prend une forme réputée industrielle et la réoriente vers quelque chose de plus vulnérable, de plus local, de plus fatal aussi. C'est pourquoi son œuvre parle autant aux cinéphiles de la modernité européenne qu'aux amateurs de grands élans populaires.
Pour une plateforme comme CaSTV, Demy importe aussi parce qu'il rappelle une vérité simple : la douceur visuelle peut contenir une violence du destin. Sous ses couleurs franches circulent la séparation, le deuil, la guerre, la désillusion. Le cinéma de genre le sait depuis longtemps : les plus beaux mondes sont souvent ceux qui se fissurent le plus cruellement. Demy n'appartient pas au fantastique ou à l'horreur, mais il comprend admirablement comment une stylisation assumée peut accroître l'intensité d'une blessure.
Le revoir aujourd'hui, ce n'est donc pas revenir à un patrimoine aimable. C'est retrouver un cinéaste qui a donné à la grâce une densité historique, au chant une fonction tragique, à la couleur une mélancolie durable. Peu d'auteurs auront à ce point saisi que le bonheur au cinéma ne vaut que s'il frôle sa propre disparition.
Filmographie
