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Ivana Mladenović - director portrait

Ivana Mladenović

Avec Ivana cea Groaznică, Ivana Mladenović transforme le retour au pays, motif mille fois usé, en comédie existentielle d'une acidité très précise. Elle y met en jeu sa propre image, sa place dans la famille, son statut d'artiste et l'inconfort de la circulation entre plusieurs appartenances nationales. Ce geste d'autofiction pourrait facilement tourner à la complaisance. Chez Mladenović, il devient au contraire un outil de démontage. Elle se filme pour défaire les mythologies de soi, celles du milieu culturel, celles des provinces regardées depuis les capitales. Sa voix s'impose ainsi au croisement de la Serbie, de la Roumanie et des années 2010 puis 2020.

La grande force de son cinéma est son art du décalage. Mladenović sait qu'une situation gênante peut être plus révélatrice qu'une scène théoriquement forte. Elle aime les conversations qui tournent légèrement de travers, les retours de famille où chacun rejoue son rôle avec trop de conscience de soi, les interactions où l'affection et l'agacement se tiennent dans la même phrase. Cette justesse donne à ses films une énergie très particulière. On y rit, mais d'un rire qui garde toujours un reste d'amertume.

Il faut dire qu'elle filme admirablement les communautés restreintes. Familles, petites villes, réseaux d'amis, microcosmes artistiques : autant de mondes où la proximité n'annule jamais la violence symbolique, où l'intimité devient parfois la forme la plus raffinée du contrôle. Mladenović ne dramatise pas excessivement ces situations. Elle leur laisse leur absurdité, leur petit grotesque, leur tendresse usée. C'est ce mélange qui fait mouche. Elle comprend que l'humiliation ordinaire passe souvent par la répétition, par les rôles imposés, par les récits que les autres ont déjà écrits sur vous.

Sa mise en scène a quelque chose de remarquablement mobile sans chercher la nervosité décorative. Les cadres accueillent le hasard, les variations de ton, la circulation des présences. Cette souplesse convient parfaitement à un cinéma qui tient tant à l'imprévu relationnel. On sent que Mladenović fait confiance à ses acteurs, à leurs silences, à leurs manières d'occuper l'espace. Cela produit une sensation de vérité très forte, non parce que tout semblerait "pris sur le vif", mais parce que les contradictions humaines y sont laissées intactes.

Même lorsqu'elle ne travaille pas dans le genre horrifique, Mladenović sait très bien que la famille et le milieu d'origine peuvent fonctionner comme des machines à hantise. Retourner chez soi, chez elle, ne signifie jamais retrouver une essence. Cela veut dire replonger dans un réseau d'attentes, de souvenirs embarrassants, de hiérarchies affectives qui reprennent immédiatement leur pouvoir. Cette lucidité donne à son cinéma un tranchant rare. Elle n'idéalise ni l'exil ni la maison.

Dans le paysage est-européen contemporain, sa place compte beaucoup. Elle propose une forme où l'autobiographie n'est pas une quête de légitimation, mais une mise en crise. En se prenant pour matériau, elle montre combien toute identité racontée est déjà une performance disputée par d'autres voix. C'est une démarche courageuse, parce qu'elle expose sans flatter. Elle accepte le ridicule, l'inconfort, l'échec de l'image maîtrisée.

Ivana Mladenović est donc une cinéaste de la friction intime. Elle travaille là où les appartenances se chevauchent mal, où les récits de soi se fissurent, où l'humour sert à survivre sans effacer la morsure des choses. À l'heure des autofictions lisses et des confessions stratégiques, cette manière de rendre l'expérience à nouveau dangereuse a quelque chose de profondément salutaire.

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