Ivan Reitman
Le meilleur seuil d'entrée dans le cinéma d'Ivan Reitman reste Ghostbusters, non parce que le film aurait effacé tout le reste, mais parce qu'il montre à quel point Reitman savait organiser la rencontre entre l'absurde, l'efficacité populaire et le surnaturel domestiqué par la comédie. Dans les Années 1980 et dans l'espace nord-américain des États-Unis comme du Canada, il a occupé une place stratégique : celle du cinéaste capable de faire passer des idées de genre très nettes dans des machines comiques d'une lisibilité redoutable.
Reitman n'est pas un styliste flamboyant au sens où l'on parle d'une signature visuelle immédiatement fétichisable. Sa qualité est ailleurs. Elle tient à son sens du dispositif. Il sait très bien ce qu'un concept de comédie peut supporter, quand il faut accélérer, quand il faut laisser un acteur prendre l'espace, quand un élément fantastique doit être montré frontalement et quand il doit rester une perturbation de fond. Cette intelligence du calibrage a parfois joué contre sa réputation critique, comme si la maîtrise populaire relevait d'une simple habileté industrielle. C'est pourtant une forme de savoir rare.
Dans Stripes ou Twins, on voit déjà cette aptitude à faire tenir ensemble l'idiotie, le professionnalisme et une certaine vision de l'Amérique. Les personnages de Reitman sont souvent des adultes prolongés, irresponsables mais débrouillards, plus rusés que mûrs, lancés dans des institutions qu'ils n'habitent jamais tout à fait sérieusement. L'armée, la science, l'entreprise, la famille : tout peut devenir chez lui un terrain de dérèglement comique. Mais ce dérèglement ne mène pas au chaos pur. Il est toujours remis en circuit par une narration extrêmement solide.
Ghostbusters est évidemment le point où cette mécanique rencontre le fantasy et le horreur au sens large. Le film comprend quelque chose d'essentiel sur le cinéma populaire : le surnaturel devient plus amusant et plus inquiétant lorsqu'il s'invite dans l'ordinaire bureaucratique de la ville moderne. Reitman ne traite pas New York comme une cité gothique, mais comme un espace de services, de factures, de publicité, d'immeubles et de procédures. C'est précisément dans ce cadre banal que les fantômes prennent leur saveur. Le merveilleux arrive par contamination du quotidien.
La même logique vaut pour Kindergarten Cop ou Dave. Reitman n'a pas besoin de cynisme appuyé pour produire de la satire. Il comprend que les institutions se dévoilent souvent mieux lorsqu'on y introduit un corps légèrement déplacé, un acteur mal assorti à la fonction qu'il occupe. De là cette impression récurrente, dans ses meilleurs films, que l'ordre social n'est qu'une mise en scène provisoire, toujours susceptible d'être embarrassée par le comique.
Pour CaSTV, Ivan Reitman importe parce qu'il a participé à banaliser un croisement très fertile entre comédie et surnaturel, entre efficacité de studio et imaginaire de l'invasion. Son cinéma n'explore pas la peur dans sa version la plus noire, mais il sait que le fantastique gagne en intensité quand il passe par des professionnels fatigués, des lieux ordinaires, des corps qui improvisent face à l'inconcevable. Cette leçon reste actuelle. Elle rappelle qu'un film de fantômes peut être une grande machine populaire sans cesser de parler, en creux, d'une société qui externalise sans cesse ses propres désordres.
