Isabel Bethencourt
Isabel Bethencourt est indissociable d'un cinéma documentaire qui regarde les corps féminins comme des lieux de savoir, de conflit et de reprise de pouvoir. Son nom évoque une veine féministe située très loin de l'horreur de convention, et pourtant proche de ses vraies racines. Car l'horreur, avant d'être un rayon de plateforme, est une expérience du corps menacé, surveillé, transformé, raconté par d'autres. Bethencourt travaille précisément cette matière: qui regarde, qui nomme, qui possède l'image de qui?
Avec deux crédits dans le catalogue, sa présence rappelle que CaSTV ne doit pas réduire le genre à ses créatures. Le documentaire peut devenir un espace de trouble lorsqu'il s'intéresse à la violence des normes. La caméra n'a pas besoin de fabriquer un monstre si elle montre comment une société transforme certains corps en objets de peur, de désir, de contrôle ou de moquerie. L'inquiétude naît alors de la lucidité. Le spectateur comprend que le fantastique a parfois seulement stylisé une oppression déjà présente.
Bethencourt s'inscrit dans un moment où le cinéma féministe a cessé de demander la permission d'être frontal. Les images du corps, de la nudité, de la sexualité, de la vieillesse, de la performance ne sont pas traitées comme des scandales en soi, mais comme des terrains de reprise. Cette démarche rejoint le cinéma queer lorsqu'il refuse les identités propres, lisses, faciles à consommer. Le corps devient archive et arme. Il porte ce qui a été humilié, mais aussi ce qui insiste.
Dans une lecture horrifique, cette politique du regard est essentielle. Le genre a longtemps mis en scène des femmes observées, poursuivies, découpées par le cadrage. Une réalisatrice comme Bethencourt inverse la pression. Elle demande ce qui arrive quand les personnes filmées participent à leur propre représentation, quand elles déplacent la honte vers ceux qui la produisent, quand elles utilisent l'image pour sortir de la position de victime décorative. Ce renversement peut être plus violent qu'une scène de meurtre, parce qu'il attaque l'habitude même du spectateur.
Les années 2020 ont amplifié ce mouvement: documentaires hybrides, récits performatifs, films de corps, oeuvres collectives qui brouillent la frontière entre témoignage et mise en scène. Bethencourt appartient à ce paysage où l'intime devient public sans devenir marchandise. Le cinéma y avance par rencontre, par écoute, par mise en présence. Il ne prétend pas sauver ses sujets. Il leur laisse l'espace d'être contradictoires, drôles, désirants, excessifs, opaques.
Cette opacité est précieuse. Les biographies de femmes au cinéma sont trop souvent écrites comme des dossiers de réparation. Bethencourt appelle autre chose: une critique de la puissance visuelle. Ce qui compte n'est pas seulement ce que le film dénonce, mais ce qu'il autorise. Des corps qui ne s'excusent pas. Des paroles qui ne se traduisent pas en morale simple. Des gestes qui déplacent la peur de l'exposition vers le plaisir de l'apparaître.
Dans le catalogue de CaSTV, Isabel Bethencourt ouvre donc une porte latérale, mais nécessaire. Elle rappelle que la culture horrifique ne se nourrit pas seulement de fictions nocturnes. Elle se nourrit aussi de films qui interrogent les conditions mêmes de la peur sociale. Peur du corps féminin libre, peur du corps vieillissant, peur du désir non conforme, peur de la parole qui ne demande plus à être validée. Son cinéma, tel qu'il apparaît ici, ne cherche pas à imiter l'horreur. Il lui rend son noyau politique: la lutte autour du regard, du corps et de la liberté de se montrer.
