Irvin Kershner
On dit souvent d'Irvin Kershner qu'il est l'homme de The Empire Strikes Back, et c'est à la fois exact et insuffisant. Exact, parce que ce film reste l'une des grandes preuves qu'un blockbuster peut gagner en densité, en mélancolie et en précision spatiale lorsqu'il est confié à un cinéaste véritable. Insuffisant, parce que Kershner ne tombe pas du ciel au moment où la saga Star Wars a besoin d'un second souffle. Il apporte avec lui une expérience des personnages, du cadre et de la tension dramatique forgée bien avant l'Empire galactique.
Dans le paysage des États-Unis du Nouvel Hollywood, Kershner occupe une place curieuse. Il n'est pas le grand nom immédiatement mythifié, pas la figure théorique qu'on cite à tout propos, mais un artisan de haut niveau dont la sensibilité transforme les projets qu'il touche. The Empire Strikes Back en donne l'exemple le plus célèbre: là où un épisode de franchise aurait pu n'être qu'une escalation technique, Kershner introduit de la gravité, de l'incertitude et une vraie noirceur romanesque.
Ce film réussit quelque chose de rare. Il élargit l'échelle du spectacle tout en resserrant les rapports affectifs. L'apprentissage y passe par la fatigue, l'ambiguïté, la peur de ne pas être à la hauteur. Les personnages cessent d'être de simples emblèmes. Ils deviennent plus vulnérables, parfois plus irritants, en tout cas plus humains. Kershner sait filmer les visages dans le tumulte, laisser une scène respirer malgré les enjeux cosmiques, installer une tonalité de défaite provisoire qui donne au récit sa profondeur.
Mais sa filmographie ne s'arrête pas là. The Luck of Ginger Coffey montrait déjà un intérêt pour les existences fragiles, les humiliations, le décalage entre ambition et réalité sociale. Même Never Say Never Again, objet industriel plus ambigu, bénéficie par moments de cette capacité à donner du poids aux interactions et à éviter la pure inertie mécanique. Kershner n'est pas un formaliste flamboyant. Sa force tient plutôt à une rigueur discrète, à une compréhension très fine de ce qu'une scène doit porter émotionnellement.
Il faut aussi rappeler RoboCop 2, souvent écrasé par la comparaison avec le film de Verhoeven. Or Kershner y injecte autre chose qu'une simple répétition. Là où le premier volet possède une férocité satirique incomparable, le second travaille davantage l'excès monstrueux, la dérive industrielle et le malaise d'un univers déjà dévasté par ses propres logiques corporatives. Ce n'est pas un chef-d'oeuvre intact, mais c'est bien l'oeuvre d'un cinéaste qui sait encore organiser le chaos.
Son rapport au Science-fiction et à l'aventure mérite d'être souligné. Kershner comprend que ces genres n'ont de valeur que s'ils gardent un contact avec la vulnérabilité. Il ne traite pas le spectaculaire comme un simple inventaire d'effets. Il cherche toujours le point où l'action rencontre une perte, un doute, une relation. C'est cette modestie du regard, paradoxalement, qui donne tant de force à son cinéma. Chez lui, même le mythe doit passer par une scène habitée.
On pourrait dire qu'Irvin Kershner appartient à la grande tradition des réalisateurs qu'on appelle trop vite "solides", comme si ce mot dispensait de voir leur intelligence. Pourtant, cette solidité n'est pas neutre. Elle suppose un sens du ton, une éthique de la lisibilité, une manière de protéger le film contre le vide spectaculaire. Peu de cinéastes ont su faire sentir avec autant de simplicité que la grandeur d'un récit populaire dépend souvent d'un détail très concret: la qualité de présence de ceux qu'on regarde.
Kershner reste donc une figure essentielle du cinéma de studio lorsqu'il se hisse au-dessus de sa fonction. Il rappelle qu'un grand film populaire n'a pas besoin d'être sursigné pour être personnel. Il lui faut un regard capable de faire tenir ensemble l'espace, l'émotion et le temps. C'est exactement ce qu'il apportait, et c'est pourquoi son meilleur travail continue de paraître plus vivant que tant de machines plus bruyantes.
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