Ines Tanović
Le cinéma d'Ines Tanović part d'un territoire où l'histoire n'est jamais vraiment passée. Les vies quotidiennes y portent encore les secousses d'un monde brisé, non pas sous forme de grand discours mémoriel, mais dans la texture des relations, dans la fatigue des corps, dans la difficulté à imaginer un avenir sans dette affective. C'est à partir de cette matière que son travail peut frôler l'inquiétude la plus profonde. Tanović ne fait pas de l'horreur au sens strict, mais elle comprend quelque chose d'essentiel au trouble: la peur la plus durable naît souvent d'un réel qui continue d'exiger qu'on vive avec ses ruines. Ce positionnement la rend particulièrement forte du côté du drame et des formes liminaires du thriller.
On sent chez elle une attention aiguë à ce que la guerre, l'après-guerre et les arrangements sociaux imposent aux existences ordinaires. Les personnages ne sont pas des symboles ambulants. Ils respirent, travaillent, se taisent, se débattent avec des responsabilités immédiates. Mais leur quotidien reste traversé par une instabilité plus vaste. Rien n'est totalement réparé. Rien n'est totalement clos. Cette persistance donne aux situations les plus banales une gravité discrète. Une conversation familiale, une décision financière, une absence dans une pièce peuvent soudain prendre un poids presque spectral.
La grande qualité de Tanović est de ne jamais forcer cette hantise. Elle ne théâtralise pas la douleur pour lui donner de l'importance. Au contraire, elle travaille par précision, par sobriété, par confiance dans la densité des détails. Un visage qui retient trop de choses, un intérieur qui accuse l'usure, une temporalité sans vraie promesse suffisent à créer un climat. Cette économie rappelle que le cinéma du trouble n'a pas besoin d'annoncer ses intentions pour être efficace. Il lui suffit de filmer un monde qui a appris à dissimuler ses blessures sans les guérir.
Dans cette perspective, le travail de Tanović rejoint une lignée d'œuvres européennes où la frontière entre réalisme social et inquiétude sourde reste volontairement poreuse. Le spectateur ne regarde pas un "film de genre", mais il ressent très clairement ce que le genre sait si bien produire: l'impression d'un ordre apparent qui ne tient qu'au prix d'un refoulement permanent. C'est pourquoi ses films peuvent toucher les amateurs d'horreur les plus attentifs. Ils reconnaîtront cette sensation de menace latente, non pas venue d'un monstre, mais d'un monde qui a normalisé l'insoutenable.
Avec cinq titres au catalogue, Tanović impose déjà une cohérence remarquable. Elle revient vers des situations où les liens familiaux et sociaux absorbent des charges que les institutions ne savent plus porter. Cette logique donne à son cinéma une dimension politique sans le transformer en exposé. Tout passe par les gestes, les silences, les micro-conflits, les renoncements nécessaires. C'est là que se loge sa puissance. Elle sait que les catastrophes historiques laissent derrière elles une gestion intime de la survie, et que cette gestion peut devenir le lieu d'une angoisse à bas bruit.
Dans les années 2010 comme dans les années 2020, une telle approche compte énormément. Le cinéma européen a souvent hésité entre naturalisme programmatique et stylisation appuyée. Tanović suit une autre ligne: elle tient la réalité au plus près tout en laissant paraître ce qu'elle contient d'irréconcilié. Cette justesse évite aussi bien la misère illustrée que la sublimation esthétique des traumatismes. On regarde ses films non pour admirer une souffrance bien cadrée, mais pour sentir comment un monde continue d'habiter ses survivants.
Pour CaSTV, Ines Tanović rappelle utilement que l'inquiétude n'appartient pas seulement au registre surnaturel. Un cinéma peut être hanté par l'histoire, par le deuil social, par la simple difficulté à maintenir une vie commune quand les fondations ont été minées. Le sien s'inscrit pleinement dans cette vérité. Il fait apparaître des spectres sans avoir besoin de les matérialiser. Ce sont des spectres administratifs, familiaux, économiques, affectifs. Ils suffisent largement à transformer le réel en terrain d'angoisse.
