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Hinde Boujemaa

Avec Noura rêve, Hinde Boujemaa filme la Tunisie postrévolutionnaire depuis un appartement, un lit, une décision de femme qui refuse de rester à sa place. Ce n'est pas un cinéma de slogans, même quand le politique est partout. C'est un cinéma de nerfs, de fatigue, de désir empêché, où l'intime porte la charge d'un pays qui a changé de visage sans effacer ses vieilles prisons. Boujemaa sait que le drame conjugal peut avoir la violence d'un thriller.

La Tunisie de ses films n'est pas un décor explicatif. Elle est une matière sociale. Les lois, les voisins, la famille, la police, les habitudes de regard composent un réseau de contraintes autour des personnages. Le suspense naît de là. Une femme veut vivre autrement, mais chaque geste rencontre une structure. Le danger n'a pas besoin de couteau. Il est dans l'administration des corps, dans la morale ordinaire, dans la possibilité que la société transforme la liberté en faute.

Cette manière de filmer intéresse CaSTV parce qu'elle rejoint une zone du thriller où la menace est systémique. Boujemaa n'a pas besoin d'habiller ses récits en films de genre pour en obtenir l'intensité. Elle observe une femme qui tente de sortir d'un piège légal et affectif, et le cinéma se tend comme une corde. Les scènes domestiques deviennent des scènes d'interrogatoire. Les conversations amoureuses portent la menace de la sanction. Le quotidien se révèle construit comme un dispositif de surveillance.

Le drame social, lorsqu'il est filmé avec cette précision, peut toucher à une forme d'horreur réaliste. Non pas l'horreur du choc, mais celle de la répétition: ce que la société autorise, interdit, tolère, pardonne aux uns et refuse aux autres. Boujemaa donne à cette mécanique un visage, une voix, une respiration. Ses personnages féminins ne sont pas des emblèmes propres. Ils sont contradictoires, désirants, parfois épuisés, parfois imprudents. Cette complexité les sauve de l'affiche militante.

Dans les années 2010, le cinéma tunisien a dû regarder un pays en mouvement, chargé d'espoir et de désillusion. Boujemaa appartient à cette génération pour laquelle le changement politique ne suffit pas si les corps restent pris dans les mêmes hiérarchies. Sa mise en scène se méfie des grands discours. Elle préfère le détail qui accuse: une porte qui se ferme, un téléphone qui sonne au mauvais moment, un homme qui confond amour et propriété, une institution qui parle avec la froideur des choses éternelles.

Ce cinéma gagne en force parce qu'il ne transforme pas la victime en statue. Noura, chez Boujemaa, veut, ment, rit, désire, se trompe. Elle n'est pas seulement un cas social. Elle est une héroïne de cinéma, au sens le plus concret: quelqu'un qui avance dans un monde hostile avec une marge de manoeuvre trop étroite. Le film la regarde sans la purifier. C'est précisément cette absence de purification qui donne à l'oeuvre sa morale.

Hinde Boujemaa a d'abord été remarquée par le documentaire, et cela se sent dans son attention aux gestes réels. Mais elle ne se contente pas d'enregistrer. Elle dramatise sans trahir, resserre sans caricaturer. Le résultat est un cinéma où la violence patriarcale apparaît moins comme un thème que comme un climat. On respire avec difficulté, parce que les personnages respirent avec difficulté.

Pour une base de cinéma horrifique et marginal, Boujemaa rappelle que la peur la plus durable ne vient pas toujours de l'irruption du surnaturel. Elle vient parfois d'une loi, d'une coutume, d'un regard collectif qui vous a déjà condamné avant même que vous ayez parlé. Son cinéma ne demande pas au spectateur d'avoir peur pour une idée. Il lui demande de regarder une liberté se battre contre une pièce trop petite, puis contre tout un pays contenu dans cette pièce.

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