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Goran Dukić - director portrait

Goran Dukić

On ne peut pas aborder Goran Dukić sans passer par Wristcutters: A Love Story, cette comédie macabre où l'au-delà ressemble à un monde de seconde main, à peine plus triste et un peu plus absurde que celui qu'on vient de quitter. Tout est déjà là: une mélancolie obstinée, un goût pour le décalage tonal, une manière de prendre les grands sujets métaphysiques par leur bord le plus concret. Dukić ne cherche pas l'élévation. Il préfère les marges, les paysages fatigués, les figures qui avancent avec une lassitude drôle. C'est précisément là que son cinéma trouve sa singularité.

Ce qui rend Wristcutters si durable, c'est son refus du prestige funèbre. La mort n'y produit pas de sublime. Elle ouvre sur une extension bureaucratique du monde ordinaire, un territoire d'attente où le désespoir cohabite avec la banalité logistique. Cette idée est très forte, parce qu'elle transforme l'au-delà en décor critique sans l'écraser sous le symbole. Dukić comprend que le fantastique agit mieux lorsqu'il conserve un grain matériel, presque dérisoire. Les routes, les motels, les gestes quotidiens continuent, simplement vidés de promesse.

Dans le contexte du cinéma indépendant américain des années 2000, une telle proposition occupait une place à part. Le film pouvait séduire par son concept, mais sa vraie réussite venait de sa tonalité. Dukić ne confond jamais l'ironie avec la distance affective. Il aime ses perdants, ses dériveurs, ses personnages troués. Il les filme sans sentimentalité excessive, mais avec assez d'attention pour que leur maladresse devienne émouvante. Cette justesse empêche le dispositif de tourner au gimmick.

On pourrait dire que son œuvre touche le horreur par une porte latérale, à travers le macabre, le morbide, l'inconfort existentiel. Ce serait juste, mais il faut ajouter qu'il s'agit d'un horror désamorcé pour mieux revenir autrement. Chez Dukić, ce qui inquiète n'est pas tant l'image de la mort que l'idée d'une continuation sans accomplissement, d'un monde où les affects subsistent alors que l'horizon s'est vidé. Cette intuition donne au film sa beauté bizarre et un peu douloureuse.

Il faut également noter l'importance de l'humour. Beaucoup de cinéastes qui travaillent le mélange entre noirceur et fantaisie appuient trop fort sur l'excentricité. Dukić, lui, préfère une drôlerie sèche, presque fatiguée, qui naît des situations plus que des bons mots. Les décalages sont intégrés au tissu du monde. Ils n'interrompent pas l'émotion, ils la colorent. Cette qualité de ton est rare, parce qu'elle suppose une véritable confiance dans le spectateur.

Un tel cinéma trouve naturellement sa place dans les espaces où l'on prend au sérieux les œuvres inclassables, celles qui passent entre la romance, le fantastique et la comédie noire. On pense à l'esprit de Sundance pour son ancrage indépendant, mais aussi à Fantasia pour cette capacité à accueillir des objets de genre décentrés, mélancoliques, presque tendrement maladifs.

Goran Dukić apparaît ainsi comme un cinéaste de la survivance sentimentale. Ses personnages continuent alors qu'ils ne savent plus très bien pourquoi, et c'est cette continuation elle-même qui devient le sujet. Le voyage n'apporte pas de résolution éclatante. Il permet seulement de mesurer ce qui, malgré tout, persiste: le désir de lien, l'attente d'une voix, la possibilité fragile d'un déplacement intérieur.

Cette modestie est sa vraie grandeur. Dukić ne fait pas du bizarre un capital de distinction. Il l'utilise pour approcher des états affectifs ordinaires que le réalisme strict peine parfois à saisir. Dans cette zone trouble, entre le rire sec et la tristesse sans pose, son cinéma garde une saveur très singulière.

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