Gala del Sol
Avec Rains over Babel, Gala del Sol choisit une entrée baroque et tropicale dans le cinéma de l'étrange, loin de l'ascétisme que beaucoup associent encore au fantastique d'auteur. Ici, la nuit, la fête, la musique, les identités mouvantes et l'imaginaire queer composent un espace où le réel semble constamment prêt à se fissurer. Ce point de départ est précieux, parce qu'il empêche immédiatement toute lecture tiède. Del Sol ne s'avance pas vers l'inquiétude par effacement, mais par surcharge. Elle comprend qu'un monde trop vivant peut lui aussi devenir vertigineux.
Son cinéma travaille la frontière entre exaltation et damnation. La fête n'y est jamais un simple décor cool, ni un refuge naïf contre la violence du monde. Elle apparaît comme une zone de métamorphose, donc de risque. On y change de masque, de rythme, de peau symbolique, et cette mobilité ouvre la possibilité d'une perte de contrôle. Dans ce déplacement, Gala del Sol rejoint le genre par une voie latérale mais très solide : elle montre comment l'excès d'intensité peut produire une peur distincte, liée non au manque de vie, mais à son emballement.
Il faut aussi remarquer son rapport à la ville nocturne. Là où beaucoup de films fantastiques contemporains utilisent l'urbain comme simple décor néonisé, elle en fait un théâtre sensuel et dangereux, traversé par des pulsations contradictoires. La rue, le club, la circulation des corps, les pluies et les lumières semblent écrire une mythologie immédiate. Cette approche s'inscrit dans une sensibilité des années 2020 qui assume enfin que le cinéma de genre peut être flamboyant sans devenir décoratif, politique sans renoncer au plaisir plastique.
Le rapport de del Sol au mythe est également singulier. Elle ne traite pas le symbolique comme une couche savante ajoutée après coup. Ses images paraissent directement nourries par des formes de croyance, de rituel et de théâtre populaire qui continuent d'habiter le présent. Cela rapproche son travail, par d'autres moyens, du folk horror. Non pas le folk horror de village anglais et de récolte sacrificielle, mais celui qui sait qu'une communauté invente toujours ses propres codes d'appartenance, ses transes, ses sanctions et ses promesses de transformation.
Dans ce cadre, la question du corps devient centrale. Les personnages de Gala del Sol existent moins comme psychologies closes que comme surfaces d'inscription pour le désir, la peur, la fête et le jugement. Cette disponibilité corporelle donne à ses films une force rituelle. Les gestes, les costumes, les postures et les déplacements ne servent pas seulement à caractériser. Ils organisent un monde. Le spectateur ne reçoit pas une histoire déjà stabilisée. Il entre dans un flux où les identités se reformulent à vue.
On peut lire son cinéma comme un refus très net de la fausse opposition entre expérimentation et accessibilité. Del Sol a le sens du spectacle, mais elle ne cède pas à la simplification. Elle sait que l'image peut rester luxuriante tout en portant une vraie inquiétude. Cette coexistence est rare. Trop de films d'auteur craignent l'exubérance, et trop de films de genre craignent l'ambiguïté. Elle, au contraire, mise sur leur rencontre.
Gala del Sol apparaît ainsi comme une cinéaste de la contamination joyeuse, au sens le plus inquiétant du terme. Ses films regardent la fête comme un seuil, la ville comme une scène instable, le mythe comme une matière encore chaude. C'est une œuvre qui ne demande pas au spectateur de choisir entre plaisir sensoriel et trouble. Elle montre qu'ils peuvent naître du même mouvement, et c'est précisément ce qui la rend déjà indispensable.
