Fiona Gordon
Partir de La fée est la meilleure manière d'entrer dans le cinéma de Fiona Gordon, parce que tout y est déjà : le goût du burlesque physique, la tendresse pour les êtres déplacés, la géographie urbaine transformée en terrain d'irréalité douce, et cette conviction très rare qu'un corps maladroit peut être un instrument de poésie. Gordon, souvent associée au travail mené avec Dominique Abel et Bruno Romy, pratique un cinéma qui ne ressemble à presque rien d'autre dans le paysage contemporain francophone. Il avance de travers, avec grâce.
À première vue, on pourrait croire ce monde trop léger pour intéresser une base consacrée à l'horreur et à ses marges. Ce serait mal voir la nature de son étrangeté. Le cinéma de Fiona Gordon est hanté, non par le macabre, mais par le décalage. Les personnages y vivent comme des survivants d'un autre âge du geste, des figures échappées du muet, déposées dans des villes qui ne savent plus comment accueillir la rêverie. Le réel y garde sa surface pratique, mais il se plie sans cesse à une logique de conte, de glissade, d'instabilité. Cette légère désobéissance du monde aux règles ordinaires produit une forme de fantastique très singulière.
Gordon vient de la scène et cela se sent dans sa manière de penser l'espace. Chaque couloir, chaque trottoir, chaque chambre d'hôtel ou façade de port devient un dispositif chorégraphique. Le gag n'est jamais une simple ponctuation. Il redessine le rapport du personnage au monde, expose sa fragilité, sa persévérance, parfois sa solitude. Sous l'éclat burlesque, il y a souvent une mélancolie très nette. Ce mélange de légèreté et de tristesse, de précision géométrique et d'émotion légèrement bancale, donne à ses films une profondeur qui dépasse largement le plaisir de la fantaisie.
Si l'on parle ici de marges du fantastique et de parentés indirectes avec le cinéma de l'étrange, c'est parce que Gordon sait filmer l'apparition. Une femme qui entre dans un hôtel, un corps qui surgit d'un angle mort, un visage qui persiste dans un décor trop grand pour lui : chez elle, l'événement tient souvent à cette façon qu'a le monde de faire place à l'improbable sans cesser d'être concret. Il y a là une tradition très européenne, entre poésie surréaliste, slapstick et réalisme déraillé, qui mérite d'être pensée à côté des formes plus frontalement genrées.
On pourrait rattacher son travail à une histoire belge et francophone du burlesque, mais aussi à une cinéphilie plus vaste qui va de Jacques Tati au cinéma muet, en passant par des formes modernes de l'absurde. Pourtant, Fiona Gordon ne cite pas, elle transforme. Ses films des années 2000 et années 2010 ne sont pas des hommages figés. Ils reconquièrent une innocence du geste tout en sachant parfaitement que le monde contemporain est rude, standardisé, peu hospitalier aux rêveurs.
Cette rudesse affleure souvent dans les détails : la précarité, la solitude urbaine, le vieillissement, l'inadéquation sociale. Gordon n'en fait jamais un programme sociologique, mais elle n'ignore rien de leur poids. C'est pourquoi son cinéma touche autant. Le merveilleux n'y gomme pas la difficulté d'exister. Il lui oppose une résistance modeste, inventive, corporelle. On tombe, on rate, on recommence, et dans cette obstination se forme une grâce.
Fiona Gordon occupe ainsi une place précieuse dans toute cartographie sérieuse de l'étrangeté au cinéma. Elle prouve qu'un monde peut devenir spectral sans perdre son humour, qu'un film peut être profondément stylisé sans devenir maniéré, et qu'une ville peut encore contenir des poches de miracle. Son œuvre n'effraie pas au sens classique, mais elle trouble avec une douceur tenace. Elle nous rappelle que le fantastique n'est pas seulement affaire de monstres ou de ténèbres. Il commence parfois avec un pas de côté.
