Ferzan Özpetek
Avec Le Fate Ignoranti, Ferzan Özpetek a trouvé une forme qui lui appartient en propre : un mélodrame de circulation, de deuil et de recomposition communautaire où l'appartement, la table et la mémoire deviennent des scènes de révélation. Son cinéma, largement inscrit en Italie, ne cesse de revenir à cette question : comment refaire du lien quand les structures officielles de la famille, du couple ou de l'identité se révèlent trop étroites pour contenir l'expérience vécue. Ce n'est pas un petit sujet intime. C'est une politique des affections.
Né en Turquie, installé en Italie, Özpetek travaille depuis toujours à partir d'un décentrement. Il connaît les espaces frontaliers, les traductions affectives, les fidélités divisées. Mais là encore, il faut éviter le résumé sociologique. Son intérêt n'est pas de cocher le thème de la double appartenance. Il cherche plutôt la manière dont les existences contemporaines se fabriquent au carrefour de plusieurs héritages, plusieurs désirs, plusieurs scènes de reconnaissance. Son cinéma n'est pas théorique, il est hospitalier. Il ouvre des pièces, des souvenirs, des repas, des secrets.
Ce goût de l'hospitalité est central. Beaucoup de ses films imaginent des collectifs de substitution, des familles électives, des communautés fragiles mais réelles qui se forment autour d'une absence, d'un drame ou d'une révélation tardive. La maison y devient un organisme moral. On y entre comme on entre dans une mémoire que l'on croyait étrangère et qui finit par vous transformer. Cette topographie domestique explique la tonalité très particulière d'Özpetek : sensuelle sans exhibition, mélancolique sans pesanteur, chaleureuse sans naïveté.
Le mélodrame est son terrain naturel, et il le pratique sans honte. C'est une vertu. Trop de cinéastes contemporains se croient obligés d'ironiser sur l'émotion pour prouver leur intelligence. Özpetek fait l'inverse. Il prend les larmes au sérieux, non comme résultat automatique d'une manipulation, mais comme effet d'une mise en relation des vivants et des morts, des présents et des absents, des appartenances déclarées et des fidélités secrètes. Ses films comprennent que l'émotion naît souvent d'une réorganisation de l'espace social : quelqu'un découvre qu'il n'habitait pas le monde qu'il croyait habiter.
Cela ne veut pas dire que tout chez lui soit douceur consolatrice. Il existe aussi une cruauté nette dans la façon dont les non-dits travaillent les familles, dont les conventions bourgeoises étouffent, dont la respectabilité distribue l'exclusion. Simplement, cette cruauté est contrebalancée par une foi persistante dans la possibilité du lien. Özpetek n'est pas un cynique. Il croit encore aux rencontres transformatrices, aux communautés improvisées, à l'érotisme comme force de déplacement moral.
Cette croyance donne à son cinéma un rapport singulier au temps. Le passé n'y cesse jamais d'agir, mais il n'écrase pas complètement le présent. Les souvenirs, les objets, les recettes, les musiques, les gestes familiers ne sont pas de simples accessoires nostalgiques. Ils servent de médiateurs entre les vies, de relais à travers lesquels une vérité enterrée peut refaire surface. D'où l'impression que ses films se déroulent souvent dans un présent épaissi, habité par plusieurs couches affectives simultanées.
Ferzan Özpetek occupe ainsi une place importante dans le cinéma européen contemporain : celle d'un auteur populaire au meilleur sens, capable d'articuler sexualités, deuils, migrations et convivialité sans transformer ces matières en dossier de société. Il préfère les faire circuler dans des formes accueillantes, parfois brillantes, parfois blessées, toujours attentives à ce que les relations humaines ont de provisoire et de nécessaire. Son cinéma rappelle qu'une communauté n'est jamais donnée. Elle se compose, se perd, se recommence autour d'une table où les absents continuent de parler.
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