Fernando Arrabal
Viva la muerte reste l'un des points d'entrée les plus justes dans le cinéma de Fernando Arrabal : non pas un film que l'on regarde pour y trouver une intrigue bien tenue, mais une secousse de formes, de mémoire et de blasphème où l'histoire espagnole passe par le cauchemar, le cirque et l'iconoclasme. Arrabal n'appartient jamais complètement au cinéma fantastique ni complètement au cinéma politique, parce que son œuvre refuse précisément ce partage. Chez lui, l'image devient champ de bataille entre enfance, cruauté, religion, désir et terreur.
Mieux connu dans certains milieux pour son travail théâtral et pour son rôle au sein du mouvement Panique, aux côtés d'Alejandro Jodorowsky et Roland Topor, Arrabal a porté à l'écran une imagination qui ne cherche ni la mesure ni l'acceptabilité. Son cinéma procède par visions, par chocs, par accumulations symboliques qui ne veulent pas être décodées une à une comme un exercice scolaire. Elles veulent produire un état. Cette méthode le rapproche de l'horreur au sens le plus large, non celle des mécaniques de peur, mais celle d'un monde où les structures morales se révèlent déjà monstrueuses.
L'Espagne compte ici énormément, même lorsque le film déborde ses frontières. Arrabal est l'un des artistes pour qui la violence franquiste, la discipline catholique, la honte sexuelle et la mémoire familiale ne constituent pas des thèmes parmi d'autres, mais la matière même de la perception. Ses images sont traversées par l'histoire non comme un discours, mais comme une infestation. Les corps y sont souvent humiliés, travestis, exaltés, morcelés. Le sacré y apparaît moins comme élévation que comme machine de contrôle ou de délire. De là vient la puissance de son cinéma : il ne représente pas seulement l'oppression, il en invente la grammaire hallucinée.
On peut le relier aux avant-gardes européennes des années 1970, à la contre-culture, au surréalisme tardif, au cinéma de transgression, voire à certains prolongements du fantastique. Mais aucune de ces catégories ne l'épuise. Arrabal est un cinéaste du débordement. Là où le symbolisme de certains auteurs finit par se figer en style reconnaissable, le sien garde quelque chose d'agressif, d'imprévisible, de presque indiscipliné. Il ne veut pas que le spectateur se sente intelligent. Il veut qu'il sente le sol trembler sous les hiérarchies qui organisent d'habitude le regard.
Cette violence formelle explique aussi pourquoi Arrabal reste si vivant. Beaucoup d'œuvres provocatrices vieillissent mal parce qu'elles confondent scandale et pensée. Chez lui, la provocation n'est jamais un supplément décoratif. Elle est la conséquence logique d'un imaginaire qui voit dans la famille, l'État, la religion et la sexualité des théâtres de cruauté déjà absurdes. Le grotesque n'y adoucit rien. Il révèle au contraire combien l'ordre social tient lui-même du spectacle monstrueux.
Son importance pour une plateforme comme CaSTV tient alors à ceci : Arrabal montre que le cinéma de l'effroi ne dépend pas d'un monstre stable ni d'une mythologie codifiée. Il peut surgir d'une procession, d'un rite scolaire, d'un visage d'enfant, d'une cérémonie patriote, d'une image sacrée retournée contre elle-même. Il y a chez lui une science de l'inconfort qui dépasse le genre tout en l'alimentant de l'intérieur. Le cauchemar n'est pas une parenthèse. C'est la forme que prend la vérité lorsqu'on cesse de l'aplatir.
Fernando Arrabal demeure donc un nom essentiel pour qui s'intéresse aux zones où le cinéma devient à la fois rituel, insulte et exorcisme. Son œuvre n'est pas faite pour rassurer par l'interprétation. Elle travaille plus profond. Elle atteint ce point où l'histoire collective et la panique intime deviennent indiscernables. Peu de cinéastes ont su rendre avec autant de férocité l'idée qu'une civilisation peut produire ses propres visions infernales sans l'aide d'aucun démon extérieur.
