https://cabaneasang.tv/fr/director/fernando-alle/
Fernando Alle - director portrait

Fernando Alle

Avec Mutant Blast, Fernando Alle signe l'une des propositions les plus franchement délurées du cinéma de genre portugais récent, un film qui comprend que le gore n'a pas besoin d'excuse noble pour devenir une idée de mise en scène. Chez lui, la série B n'est pas une case modeste où l'on se réfugie faute de moyens. C'est une méthode de libération. L'image doit aller vite, frapper fort, accepter le mauvais goût comme une couleur possible, et trouver dans l'excès un sens très précis du rythme.

Le Portugal n'est pas spontanément rangé, dans l'imaginaire cinéphile paresseux, du côté des industries qui fabriquent du monstre, du mutant et de l'apocalypse à mains nues. C'est précisément ce déplacement qui rend Alle intéressant. Il travaille depuis le Portugal mais refuse la posture de l'exception sage ou du petit cinéma national qui demanderait l'indulgence. Son cinéma veut au contraire jouer la partie à fond, avec les outils du bis, du cartoon splatter, de la contamination science-fictionnelle et de la blague menée jusqu'au point de non-retour. On pense aux traditions les plus joueuses du film d'horreur européen, mais filtrées par une énergie de garage qui ne cherche jamais à se faire pardonner.

Ce qui frappe d'abord, c'est la façon dont Alle comprend la matérialité du chaos. Beaucoup de films à petit budget compensent par la citation ou la distance ironique. Lui préfère l'attaque frontale. Les corps éclatent, les couloirs deviennent des pistes de massacre, la contamination n'est pas seulement un ressort narratif mais une logique de monde. La ville, le bunker, le refuge improvisé, tout semble déjà avoir été livré à une forme de décrépitude accélérée. Cette sensation compte davantage que la plausibilité. Le cinéma d'Alle ne demande pas qu'on croie à la catastrophe, il demande qu'on y entre comme on entre dans un tunnel de fête foraine construit par des fanatiques du latex.

Il y a pourtant plus que la simple jouissance gore. Dans les années 2010, alors qu'une partie du cinéma de genre s'est polie au contact du prestige télévisuel et de l'horreur psychologique propre sur elle, Alle choisit un autre chemin. Il garde quelque chose du fanzine, du clip crasseux, de la contre-culture bricolée, mais il sait organiser cette énergie. La vitesse des enchaînements, l'art des silhouettes secondaires, le goût de la surenchère qui relance sans cesse la scène: tout cela relève d'une vraie intelligence de construction. Le rire n'annule pas la violence, il l'accompagne. Le grotesque n'est pas un alibi, c'est une température.

Cette température explique aussi pourquoi son nom circule si bien parmi les spectateurs qui aiment les marges vivantes du fantastique. Alle comprend que le plaisir de festival ne vient pas seulement du clin d'oeil référentiel. Il vient d'une promesse tenue. Si un film annonce mutant, explosion, contamination et folie, il faut que l'écran rende tout cela avec une franchise presque physique. À ce titre, il appartient à une famille de cinéastes pour qui la mise en scène vaut d'abord comme intensification. Le cadre n'est pas là pour civiliser l'impulsion, mais pour lui donner la meilleure trajectoire possible.

Son travail dit aussi quelque chose d'important sur la circulation contemporaine du genre. Longtemps, la série B européenne a été regardée soit avec condescendance, soit avec nostalgie. Fernando Alle la traite comme un présent. Pas comme un musée de formes mortes, pas comme un catalogue de citations, mais comme un terrain encore praticable. Cette conviction change tout. Elle donne à ses films une nervosité particulière, une façon de ne jamais s'installer dans la célébration du passé. Le bis, chez lui, n'est pas commémoratif. Il est actuel, sale, rapide et joyeusement irresponsable au meilleur sens du terme.

On peut aussi lire cette oeuvre comme une défense du collectif. Les films d'Alle avancent souvent à travers des groupes forcés, des survivants temporaires, des alliances absurdes nées sous la pression du carnage. Cela produit une dramaturgie très simple mais très efficace: chacun est défini moins par sa psychologie que par sa capacité à tenir dans le chaos, à réagir, à devenir moteur d'une scène. C'est un cinéma qui croit au personnage comme projectile. Le dialogue sert à relancer, la situation à contaminer, l'effet à redistribuer les places.

Pour CaSTV, Fernando Alle importe parce qu'il rappelle qu'une cinéphilie d'horreur digne de ce nom doit garder une place pour l'insolence, la viande, le mauvais esprit et les films qui ne demandent jamais la permission. Son geste n'a rien de mineur. Il consiste à préserver, au coeur du contemporain, une idée populaire et turbulente du fantastique. Dans un paysage parfois tenté par la distinction, il réaffirme une vérité très simple: un film de mutants peut être une déclaration esthétique entière, à condition de savoir que le chaos est aussi une écriture.