Felix van Groeningen
On aborde Felix van Groeningen par The Broken Circle Breakdown, non parce que le film résumerait tout, mais parce qu'il expose avec une netteté presque brutale sa manière de travailler l'émotion : faire monter les affects jusqu'au débordement, puis montrer ce qu'il en reste quand la musique se tait et que la vie ordinaire reprend ses droits. Van Groeningen est un cinéaste du trop-plein, de l'intensité qui n'ennoblit pas les êtres mais les dénude. Chez lui, la douleur n'a rien d'abstrait. Elle s'entend, se voit, se boit, s'encaisse.
Cette frontalité peut irriter ceux qui confondent retenue et profondeur. Pourtant, elle relève d'un geste cohérent. Van Groeningen ne cherche pas la noblesse froide du drame d'auteur européen. Il préfère les zones où le sentiment devient embarrassant, excessif, presque vulgaire. C'est précisément là qu'il trouve sa vérité. Ses personnages sont souvent saisis dans un moment où les cadres sociaux, familiaux ou amoureux ne suffisent plus à contenir ce qui les traverse. Le film se met alors à vibrer d'une énergie instable, comme si la scène pouvait dérailler à tout instant.
Le Belgique de van Groeningen n'est pas traité comme emblème national, mais il structure fortement son cinéma. On y sent un rapport particulier à la classe, à la musique populaire, à l'autodestruction festive, à la tendresse empêtrée dans la gêne. Ses films comprennent très bien les lieux où l'on se rassemble pour tenir debout un peu plus longtemps : bars, appartements, scènes, cuisines, espaces partagés où l'on continue de parler alors que tout craque déjà. Il en sort une matière humaine dense, parfois épuisante, souvent très juste.
Même lorsqu'il ne fait pas du cinéma d'horreur, van Groeningen touche quelque chose qui intéresse directement CaSTV : la peur de l'effondrement intérieur. Pas la crise spectaculaire, mais l'érosion des liens, la fatigue des corps, la violence que le désespoir retourne contre soi ou contre les autres. À cet égard, ses films entrent en conversation avec le psychological horror, tant ils savent faire d'un espace familier le théâtre d'une lente catastrophe émotionnelle. La maison, le couple, le groupe d'amis, la famille deviennent des dispositifs de tension.
Il faut aussi parler de son goût du contraste. Van Groeningen aime opposer la chaleur sonore d'un moment collectif à la solitude qui le suit, l'exubérance d'une fête à la gueule de bois morale, la camaraderie à l'impossibilité profonde de se comprendre. Cette alternance donne à son cinéma un battement particulier, une manière de refuser l'uniformité du ton. Là où d'autres cinéastes choisiraient une ligne mélancolique continue, lui accepte les secousses, les emballements, les rechutes. Cela confère à ses films une vérité organique, parfois désordonnée, souvent plus vivante que bien des œuvres plus élégantes.
Dans les années 2010, cette intensité l'a distingué d'une certaine production européenne obsédée par la maîtrise et la bonne distance. Van Groeningen n'a pas peur du sentiment, pas peur non plus de l'énergie borderline, de la dépendance, du ridicule, du vacarme. Il sait qu'une vie filmée sérieusement n'est pas forcément une vie filmée avec calme. Cette intuition, qui paraît simple, est en réalité assez rare. Elle lui permet de fabriquer des œuvres où la sensibilité passe par le choc des humeurs plutôt que par la pure composition plastique.
On pourrait dire qu'il est un metteur en scène des communautés provisoires. Les êtres se rassemblent, jouent, boivent, chantent, promettent, s'accrochent. Puis quelque chose cède. Van Groeningen excelle à filmer cette bascule sans cynisme. Il ne méprise jamais ses personnages, même lorsqu'ils deviennent pénibles, irresponsables ou aveugles. Il les regarde comme des organismes en lutte contre un déficit d'air.
Voir Felix van Groeningen sur CaSTV, c'est donc reconnaître que le cinéma du trouble ne se limite pas aux signes évidents du genre. Il peut aussi surgir d'un mélodrame qui comprend la part de terreur contenue dans l'amour, dans le deuil, dans l'usure nerveuse des groupes. Chez lui, l'émotion n'est pas un supplément décoratif. C'est une force instable, capable de nourrir, de détruire et de laisser après coup un champ de ruines très concret.
