Fabrice Eboué
Avec Barbaque, Fabrice Eboué est allé chercher le cannibalisme du côté de la farce française la plus frontalement incorrecte. Ce n'est pas un geste mineur. La comédie horrifique en France souffre souvent d'un double problème : soit elle édulcore son horreur pour préserver le confort du rire, soit elle singe des modèles étrangers sans retrouver une vraie logique locale. Eboué, lui, comprend qu'il faut travailler la viande sociale elle-même, le mauvais goût national, la petitesse des intérêts privés, la violence marchande et la jubilation de l'excès. C'est là que son film trouve sa raison d'être.
Le cinéma d'Eboué vient évidemment de la comédie, de la scène et de la provocation verbale. Mais avec Barbaque, il montre qu'il sait aussi organiser un imaginaire horreur suffisamment concret pour que le rire ne flotte pas à vide. Le sang, la boucherie, la découpe, la consommation : tout cela n'est pas décoratif. Le film branche sa satire sur des gestes matériels. Il y a quelque chose de très simple et de très efficace dans ce choix. Pour que la comédie noire morde, il faut qu'elle touche à la chair.
Dans le contexte français, cette entreprise a une saveur particulière. Le rapport à la viande, au commerce de proximité, aux classes moyennes propriétaires, aux paniques identitaires et au ressentiment quotidien y compose un terrain très local. Eboué ne l'aborde pas avec délicatesse, et tant mieux. Son cinéma préfère la charge à la nuance psychologique. Mais cette charge n'est pas pure gesticulation. Elle s'adosse à une intuition juste : la vie ordinaire contient déjà assez de brutalité, d'égoïsme et de fantasmes de purification pour nourrir un récit de cannibales.
On peut situer son travail dans les années 2020 comme un retour assez franc à une tradition de comedy horror qui ne craint pas l'épaisseur du mauvais goût. Là où tant de productions cherchent le ton malin, Eboué choisit la matière grasse de la farce. Cela implique des risques, bien sûr. L'excès peut tourner court. Mais le mérite du film est de ne pas se protéger par la distance ironique permanente. Il assume sa bêtise calculée, son énergie carnassière, sa volonté de pousser un principe absurde jusqu'à ses conséquences concrètes.
Pour CaSTV, Eboué représente un rappel utile : l'horreur peut aussi être un outil de satire sociale brutale. Le cannibalisme, ici, ne sert pas seulement à choquer. Il condense toute une économie de la prédation ordinaire. Manger l'autre, le rentabiliser, le transformer en produit, voilà un geste grotesque qui éclaire soudain d'un jour cru le monde marchand. Que cette idée soit portée par la comédie ne l'affaiblit pas. Elle la rend plus directe, plus sale, parfois plus méchante.
Sa mise en scène n'a pas l'élégance glacée d'un grand styliste du genre, et ce n'est pas ce qu'on lui demande. Eboué cherche plutôt l'efficacité, le rythme, la collision entre parole et matière. Il vient d'un univers où le trait doit porter vite, et il transpose cette économie à l'image. Quand cela fonctionne, le film retrouve quelque chose des meilleures séries B satiriques : une franchise dans l'énoncé, une vitalité dans l'exécution, un refus de s'excuser pour son propre mauvais esprit.
Fabrice Eboué occupe donc une place singulière dans le paysage français récent. Il n'invente pas la comédie gore, mais il lui rend une vulgarité opérante, ancrée dans des tensions très locales. Son cinéma rappelle qu'une farce horrifique n'a de valeur que si elle accepte d'être à la fois drôle, matérielle et moralement peu reluisante. Barbaque répond assez bien à ce programme. C'est déjà beaucoup, et c'est suffisamment rare pour mériter l'attention.
