Fabián Bielinsky
Avec Nueve reinas, Fabián Bielinsky signe l'un des premiers grands films argentins du XXIe siècle, et certainement l'un des plus limpides dans son art de faire du mensonge une matière de mise en scène. Tout y est affaire de circulation, de confiance provisoire, d'arnaque comme mode d'être au monde. Mais réduire Bielinsky à l'élégance du film à twist serait une erreur. Ce qui fait sa grandeur, c'est la manière dont il transforme la mécanique narrative en diagnostic moral. L'escroquerie n'est pas seulement un sujet. C'est une structure sociale.
Le cinéma argentin a souvent excellé dans l'observation des rapports entre apparence, classe et désillusion. Bielinsky s'y inscrit avec une sécheresse remarquable. Chez lui, les personnages se lisent mutuellement comme des opportunités, des menaces, des surfaces de calcul. Pourtant, cette intelligence froide n'exclut jamais l'humain. Au contraire, elle le met à nu. Nueve reinas fonctionne si bien parce qu'il montre un monde où l'instinct de survie a colonisé jusqu'aux gestes de sociabilité, jusqu'au moindre échange de politesse.
Dans le contexte de l'Argentine et plus largement de l'Amérique latine urbaine, cette vision prend un relief particulier. Bielinsky filme des sociétés où la règle officielle et la règle réelle ne coïncident plus tout à fait, où chacun apprend à naviguer dans un système déjà perçu comme faussé. Le thriller devient alors une forme idéale, parce qu'il permet de faire sentir que la vie quotidienne elle-même est devenue affaire d'interprétation stratégique. Qui ment ? Qui sait ? Qui exploite l'avidité ou la crédulité de l'autre ? Ces questions, ses films les rendent palpables sans jamais s'alourdir.
La beauté de son cinéma tient à cette clarté sans simplification. Bielinsky sait construire des récits impeccables, mais cette précision formelle n'est jamais gratuite. Elle a pour fonction d'exposer un ordre social où la ruse est devenue compétence de base. Dans El aura, autre titre majeur, il déplace cette logique vers une zone plus crépusculaire, plus intérieure, où l'intelligence du plan rencontre la fascination du contrôle et de la prédation. Là encore, le récit criminel ouvre sur quelque chose de plus vaste : un rapport malade au pouvoir, à la maîtrise, à l'exception.
Ce déplacement le rapproche parfois du film noir et même des abords de l'horreur. Non parce qu'il travaillerait le fantastique, mais parce qu'il comprend combien le désir de tout prévoir peut devenir cauchemardesque. Ses personnages sont hantés par l'idée de dominer la situation. Le monde bielinskien, lui, leur rappelle inlassablement que l'intelligence n'abolit ni l'opacité des autres ni la violence des circonstances. Cette leçon donne à son œuvre une tonalité presque tragique sous la surface ludique.
Dans les Années 2000, alors qu'une partie du cinéma mondial cherchait à concilier sophistication narrative et lisibilité internationale, Bielinsky a trouvé un équilibre exemplaire. Ses films sont accessibles sans être aplatis, tendus sans être démonstratifs, localement enracinés sans perdre leur portée universelle. C'est une réussite rare. Elle explique aussi la postérité durable de Nueve reinas, souvent imité, rarement égalé.
Il faut enfin insister sur la morale implicite de son cinéma. Bielinsky n'est pas un cynique qui se réjouirait de la corruption générale. Il regarde plutôt comment certaines sociétés fabriquent des sujets pour qui l'illusion est devenue monnaie courante. Cette lucidité n'éteint pas toute possibilité d'émotion. Elle la rend plus complexe, plus fragile, parfois plus dure.
Fabián Bielinsky a laissé une œuvre brève, mais d'une densité rare. Elle rappelle que le suspense le plus élégant vaut surtout lorsqu'il sert à mettre au jour une vérité sur les rapports humains. Chez lui, cette vérité est inconfortable : nous voulons croire aux règles, mais nous apprenons très vite à vivre de leurs brèches. Peu de cinéastes ont filmé cette contradiction avec autant de netteté.
