Enrique Buleo
Avec Bodegón con fantasmas, Enrique Buleo trouve une tonalité que peu de cinéastes savent tenir sans la casser : celle d'un fantastique campagnard à la fois sec, burlesque et mélancolique, où l'absurde ne vient pas corriger le réel mais le révéler. Son monde n'a rien d'onirique au sens décoratif. Il est au contraire très terrestre, fait de villages, de routines, de solitudes entêtées, d'une Espagne intérieure que le cinéma contemporain filme rarement avec autant de malice et d'acuité. Chez lui, le surnaturel ne fait pas irruption comme un événement spectaculaire. Il suinte des habitudes, des conversations, de la fatigue accumulée dans les lieux.
Ce qui frappe d'abord, c'est la précision du ton. Buleo comprend que le bizarre n'a de force que s'il surgit dans un monde décrit avec assez de netteté pour sembler respirer sans lui. Ses personnages existent avant la trouvaille. Ils ont des manies, des angles morts, des désirs minuscules, des façons de se tenir au milieu d'une communauté qui les connaît trop bien. C'est pour cela que ses récits peuvent accueillir des fantômes, des déraillements de logique ou des situations presque beckettiennes sans perdre leur ancrage. Le fantastique y reste collé à la poussière des routes et à la sociabilité parfois suffocante de la province.
Dans le cinéma espagnol des Années 2020, cette position a quelque chose de précieux. Beaucoup d'auteurs choisissent soit l'hyperréalisme psychologique, soit l'allégorie soulignée. Buleo, lui, s'installe dans une zone plus instable, plus féconde. Il prend le quotidien au sérieux sans le sacraliser, et il laisse le grotesque déplier sa vérité sans le transformer en simple numéro. Son humour est essentiel ici. Pas un humour de connivence, encore moins de surplomb. Un humour de frottement, né de la coexistence entre ce que les personnages disent, ce qu'ils croient maîtriser et ce que le monde, calmement, leur retire.
Cette façon de travailler le décalage l'inscrit naturellement dans une constellation où se croisent horreur, comédie noire et chronique sociale. Mais il faut se méfier des étiquettes trop propres. Buleo ne fabrique pas des hybrides pour le plaisir du mélange. Il filme un milieu et découvre que sa vérité est déjà hybride. Dans certains villages, dans certaines familles, dans certaines mémoires régionales, le rationnel et l'irrationnel n'ont jamais vécu séparés. Le bizarre fait partie du mobilier moral. Le rire lui-même n'annule pas l'angoisse : il la rend habitable, il lui donne une forme parlable.
On sent aussi chez lui une vraie intelligence du collectif. La campagne n'est pas filmée comme une carte postale ni comme une simple réserve de pittoresque. Elle est un système de surveillance douce, de proximité forcée, d'héritages encombrants. Tout le monde sait quelque chose sur tout le monde, mais cette circulation du savoir n'empêche ni le malentendu ni la solitude. C'est dans cet écart que son cinéma devient profondément moderne. Il montre des communautés qui persistent sans plus vraiment croire à leurs propres récits, et des individus qui voudraient s'en extraire tout en restant façonnés par elles. Peu de cinéastes rendent aussi bien cette contradiction.
Sa mise en scène procède alors avec une sobriété très calculée. Les cadres ne cherchent pas l'effet, mais ils installent une géométrie morale. Un intérieur trop nu, une table, une porte, un champ traversé par le vent : tout peut devenir légèrement inquiétant si le film sait attendre au bon endroit. Buleo sait attendre. Il sait surtout ne pas appuyer. Le fantastique gagne chez lui une qualité rare : il n'exige pas qu'on y croie comme à une révélation, seulement qu'on accepte que le monde soit moins stable qu'il n'en a l'air. C'est une différence décisive.
Il y a enfin, dans son œuvre, une fidélité très nette à une certaine idée de l'Espagne périphérique. Non pas une Espagne folklorique, mais une Espagne de voix, de silences, de stagnations historiques, d'espaces qui paraissent contemporains tout en restant travaillés par des temporalités plus anciennes. C'est là que ses films rejoignent le meilleur du folk horror européen, sans jamais copier ses emblèmes. Le rite, la croyance ou le fantôme ne sont pas des accessoires. Ils sont les formes prises par ce qui refuse de disparaître.
Enrique Buleo apparaît ainsi comme un auteur rare : un cinéaste capable de faire du bizarre une affaire de milieu, de cadence et de regard. Ses films n'exhibent pas leur singularité, ils la laissent infuser. On en sort avec l'impression d'avoir approché un monde à la fois très local et immédiatement lisible, drôle et désolé, tendre et venimeux. C'est exactement le genre de contradiction dont le cinéma vit lorsqu'il cesse de vouloir rassurer son spectateur.
