Elizabeth Allen Rosenbaum
Avec Aquamarine, Elizabeth Allen Rosenbaum a touché très tôt à une zone délicate du cinéma populaire : celle où l'imaginaire adolescent, la fantaisie légère et la peur de grandir se rencontrent sans se neutraliser. On a souvent tort de sous-estimer ce territoire parce qu'il se présente sous des couleurs vives, des rythmes accessibles et des codes adressés au jeune public. Pourtant, c'est là que se fabriquent beaucoup de visions durables du corps, de la métamorphose et de l'altérité. Rosenbaum comprend cela. Elle filme la transition comme un état instable, à la fois euphorique et menacé.
Son cinéma, même lorsqu'il ne relève pas frontalement de l'horreur, intéresse le champ fantastique parce qu'il travaille la porosité entre identité et performance. Chez elle, devenir soi ne va jamais de soi. Il faut traverser des images, des attentes sociales, des récits imposés. Le corps adolescent n'est pas un simple thème, c'est un chantier dramatique. Cette sensibilité la situe dans une tradition américaine où le merveilleux et le teen movie servent souvent de laboratoire aux angoisses plus profondes liées au regard des autres, au désir et à la norme.
Ce qui distingue Rosenbaum de tant de produits formatés destinés à la jeunesse, c'est la précision avec laquelle elle traite les affects sans les surligner. Elle sait que l'émotion n'a pas besoin d'être écrasée par une morale explicative. Ses films laissent exister des contradictions. On peut vouloir plaire et vouloir fuir. On peut rêver de transformation et craindre ce qu'elle exige. Cette intelligence de l'ambivalence donne à ses récits une texture plus riche qu'il n'y paraît de loin. Sous la fluidité narrative, il y a une compréhension très nette de la vulnérabilité sociale.
Il faut aussi regarder son travail à travers l'histoire des années 2000 et des années 2010, moment où le cinéma destiné aux adolescents a tenté de négocier de nouvelles figures de féminité entre l'héritage de la comédie romantique, la poussée de la culture télévisuelle et le retour de motifs fantastiques plus assumés. Rosenbaum ne fait pas du fantastique une décoration sucrée. Elle l'emploie comme révélateur. La sirène, la métamorphose, l'élément aquatique, l'écart entre apparence publique et intériorité deviennent des opérateurs de lecture du monde social.
Cette approche explique pourquoi son nom a sa place dans une base orientée vers le cinéma d'horreur au sens large. L'horreur ne se réduit pas au choc ou à la monstruosité graphique. Elle commence souvent dans la peur d'être assigné à une image, dans l'expérience d'un corps qui change trop vite, dans la sensation que les autres savent déjà qui vous êtes avant même que vous l'ayez découvert. Le cinéma de Rosenbaum touche à ces noyaux affectifs. Il les enveloppe dans des formes plus lumineuses, mais la question reste sérieuse : comment habiter une transformation sans y perdre sa propre voix ?
Sa mise en scène privilégie la lisibilité, et c'est parfois précisément ce qui lui permet de glisser des inquiétudes plus persistantes. Le cadre n'appuie pas brutalement, il accueille. Mais cet accueil n'est pas vide. Il organise des seuils, des séparations, des points de passage. Le foyer, la plage, l'école, le groupe d'amies, tous ces lieux apparemment familiers deviennent des espaces de négociation identitaire. Rosenbaum sait que la culture populaire fonctionne souvent par intensification du familier. Elle ne transforme pas un monde banal en monde magique. Elle révèle le caractère déjà étrange des rites ordinaires.
On peut aussi lire son parcours comme celui d'une réalisatrice attentive aux formes de récit longtemps considérées mineures par la critique sérieuse, alors qu'elles modèlent en profondeur l'imaginaire collectif. C'est une position importante. Là où certains cinéastes cherchent la légitimité par le durcissement du ton, Rosenbaum accepte les codes de l'adresse populaire, mais les travaille avec suffisamment de finesse pour qu'ils restent poreux. Cette porosité, au fond, est une valeur esthétique et politique.
Elizabeth Allen Rosenbaum n'est donc pas simplement une metteuse en scène de divertissements juvéniles. Elle appartient à un pan du cinéma où les fables de passage, de désir et de métamorphose prennent en charge des peurs réelles, parfois très anciennes, sous des formes immédiatement partageables. Pour qui s'intéresse aux récits de transformation, à la féminité comme scène d'invention et de contrainte, ou au fantastique comme mode discret de connaissance, son travail mérite d'être revu avec plus de sérieux qu'on ne lui en accorde d'habitude.
