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Ebrahim Golestan - director portrait

Ebrahim Golestan

Brick and Mirror reste l'un des grands films iraniens de l'avant-Nouvelle Vague au sens international du terme: un trajet nocturne, un bébé abandonné, un homme et une femme confrontés non seulement à une décision morale, mais à tout un climat de modernité inquiète. Ebrahim Golestan y invente un langage à la fois littéraire, urbain et profondément cinématographique. Son œuvre importe parce qu'elle montre un Iran en transition sans le réduire ni à l'allégorie nationale ni au folklore culturel. Chez lui, la ville, la parole, la solitude et le rapport au temps composent déjà une critique du présent.

Golestan occupe une place cardinale dans le cinéma iranien, non seulement comme réalisateur mais comme écrivain, producteur et intellectuel. Cette pluralité ne doit pas être transformée en prestige abstrait. Elle éclaire plutôt son rapport aux formes. Golestan pense le cinéma comme un art capable de rivaliser avec la prose, la poésie et la réflexion politique, mais sans jamais se contenter d'illustrer des idées. Son travail sur les espaces, les durées et les dialogues crée une tension rare entre observation sociale et inquiétude existentielle.

Avant même que le cinéma iranien soit massivement identifié à certaines formes de minimalisme ou de réalisme allusif, Golestan explore déjà les contradictions de la modernisation, les fractures de classe, l'ambivalence des élites et les déplacements de la subjectivité dans une société en mutation. C'est ce qui rend ses films si précieux dans la perspective des années 1960. Ils ne se contentent pas de précéder un âge d'or. Ils en configurent déjà certaines lignes de force, avec une sécheresse et une ambition qui leur appartiennent en propre.

Son usage du noir et blanc, de la nuit, des intérieurs et des déplacements urbains donne à son cinéma une densité presque métaphysique. Pourtant, cette gravité ne coupe jamais le film du monde matériel. Les objets, les rues, les sons, les hiérarchies sociales comptent concrètement. Golestan sait qu'une pensée du temps moderne passe aussi par la texture des choses. Il filme la matière de la vie quotidienne comme le lieu même où s'inscrivent le doute, la fatigue et le désenchantement.

On peut le rapprocher de drame dans ce qu'il a de plus exigeant: un art des situations où l'intime révèle soudain une profondeur historique. Chez Golestan, une conversation n'est jamais seulement une conversation. Elle contient un régime de classe, une tension de genre, une vision du futur, parfois l'épuisement d'une promesse collective. Cette épaisseur des scènes distingue son travail de tant de films plus ostensiblement "profonds" qui confondent gravité et lourdeur.

Il faut aussi insister sur sa liberté de ton. Golestan ne cherche pas l'adhésion facile. Ses films peuvent être austères, ironiques, parfois presque cassants dans leur manière de refuser le sentiment préparé. Cette exigence fait partie de leur beauté. Ils nous obligent à rester actifs, à entendre le texte, à mesurer les rapports entre les personnages, à sentir ce que le décor et le rythme disent déjà avant que l'intrigue ne se referme.

Ebrahim Golestan mérite ainsi d'être considéré comme l'une des figures majeures d'un cinéma moderne qui ne sépare jamais la forme de l'histoire. Son œuvre regarde un monde en train de changer, mais elle le fait sans fétichisme de transition, sans nostalgie automatique, sans pédagogie simplifiante. Elle préfère les contradictions vivantes, les blocages, les vitesses inégales du social et du désir. C'est ce qui lui donne encore aujourd'hui une puissance si nette. On n'y trouve pas seulement un jalon important. On y rencontre un regard pleinement formé, lucide, inquiet et extraordinairement durable.

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