Doug Liman
Go reste peut-être le meilleur révélateur de Doug Liman parce que tout y est déjà : la mobilité nerveuse, l'attrait pour les personnages lancés dans des systèmes qui les dépassent, le goût du récit comme circulation instable plutôt que comme architecture souveraine. Liman n'est pas un formaliste de la pure maîtrise. Son cinéma respire l'accident contrôlé, l'énergie qui part légèrement de travers et gagne justement sa vitalité dans cette déviation. Lorsqu'il est à son meilleur, cette nervosité devient une vision du monde : les institutions, les complots et les identités ne tiennent jamais aussi bien qu'ils le prétendent.
Cette qualité éclate dans The Bourne Identity, où le thriller d'espionnage retrouve une physicalité moderne sans sombrer dans l'abstraction technologique. Liman comprend que la paranoïa fonctionne mieux lorsqu'elle reste attachée à des corps essoufflés, à des espaces traversés dans l'urgence, à des gestes improvisés. Jason Bourne n'est pas un super-agent triomphant. Il est un homme poursuivi par une machine administrative et meurtrière dont il porte lui-même la trace. Le cinéma de Liman excelle à cet endroit, là où l'action devient le mode de connaissance d'un monde opaque.
Dans les États-Unis, il a occupé une place charnière entre cinéma indépendant et grand spectacle. Swingers comme producteur et Go comme réalisateur le situent dans une fin des Années 1990 marquée par la vitesse du dialogue, les réseaux urbains et l'ironie de génération. Puis viennent les films de studio, mais avec un maintien partiel de cette souplesse. Liman semble toujours vouloir injecter un peu d'imprévisibilité dans des formats qui tendent naturellement vers la rigidité.
Mr. & Mrs. Smith le montre sous un versant plus pop. Le mariage y devient champ de bataille littéral, et l'action sert à révéler l'usure du couple autant qu'à la styliser. Cette alliance du domestique et du spectaculaire n'est pas un simple concept marketing. Liman s'intéresse réellement aux identités performées, aux rôles que l'on habite jusqu'à ne plus savoir ce qu'ils cachent. C'est aussi ce qui anime Edge of Tomorrow, où la répétition temporelle transforme le film de guerre futuriste en apprentissage brutal du corps et de la peur.
On a parfois reproché à Liman une certaine irrégularité, voire une agitation chronique. Le reproche n'est pas faux, mais il manque l'essentiel. Cette agitation fait partie de sa signature. Liman est un cinéaste du déséquilibre productif. Il préfère le mouvement à la monumentalité, le trajet à la pose, la friction à la perfection glacée. Dans le registre du Action, cette préférence a produit certains des films américains les plus vifs de leur temps.
Il faut aussi souligner son rapport à l'espace. Les villes, les couloirs, les appartements, les routes, les zones de combat chez lui ne sont jamais de simples surfaces d'exploit technique. Ce sont des circuits de contrainte et de fuite. Les personnages y apprennent en courant, en se cognant, en improvisant. L'intelligence n'est pas séparée de la vitesse. Elle naît d'elle.
Doug Liman demeure ainsi une figure importante du cinéma américain contemporain parce qu'il a su injecter dans le grand divertissement une dose rare d'instabilité vivante. Ses films ne sont pas toujours impeccables, mais ils ont souvent quelque chose de plus précieux qu'une impeccable inertie : ils donnent l'impression qu'un récit est en train de se faire sous pression, dans le risque, et qu'il pourrait encore déraper. À l'époque des franchises parfaitement gérées, cette possibilité de dérapage ressemble presque à une vertu morale.
