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Don McKellar - director portrait

Don McKellar

Last Night imagine la fin du monde sans catastrophe visible, sans météorite spectaculaire, presque sans explication, et ce choix suffit à faire de Don McKellar une figure singulière du cinéma canadien. Là où tant de récits apocalyptiques s'attachent au pourquoi, lui s'intéresse au comment vivre les dernières heures : qui appeler, que manger, quelle solitude choisir, quelle tendresse rater encore une fois. Cette manière d'aborder l'extrême par les usages ordinaires dit beaucoup de son art. Dans le paysage du Canada et des Années 1990, McKellar a imposé une voix ironique, mélancolique et profondément urbaine.

Il faut rappeler qu'il est aussi scénariste, acteur, homme de théâtre, bref un créateur de circulation plutôt qu'un auteur enfermé dans une seule fonction. Cela se sent dans ses films. Le dialogue y compte, mais jamais comme littérature flottante. Il sert à révéler des rapports de force, des fêlures, des incapacités à dire l'essentiel. Last Night reste exemplaire de cette qualité : le film est traversé de conversations drôles, sèches ou poignantes, qui dessinent une communauté dispersée face à l'inéluctable. L'apocalypse y devient un révélateur moral plus qu'un moteur de suspense.

Cette intelligence du ton est l'une de ses grandes forces. McKellar sait mélanger l'humour et la gravité sans transformer l'un en simple soupape de l'autre. Il comprend que, dans les moments de crise, la drôlerie n'annule pas la peur. Elle en est parfois la forme la plus juste. C'est pourquoi son cinéma échappe à la fois au cynisme et à la sentimentalité. Il regarde les personnages avec assez de tendresse pour ne pas les écraser, mais aussi avec assez de lucidité pour ne pas les idéaliser.

Cette posture revient dans Childstar, satire douce amère de l'industrie du spectacle, et jusque dans ses projets plus tardifs, où il continue d'explorer le décalage entre image publique et désarroi privé. McKellar a toujours été attiré par les systèmes qui fabriquent des rôles : la célébrité, la famille, la ville, le récit national. Ce qui l'intéresse, c'est le moment où ces rôles cessent de tenir. Le masque glisse un peu, et tout un mélange de honte, de fatigue et de désir de fuite apparaît.

Toronto, ou plus largement la ville canadienne contemporaine, joue chez lui un rôle essentiel. Ce n'est pas seulement un décor réaliste. C'est un milieu moral fait de circulation, d'anonymat, de voisinages discrets et d'angoisses polies. McKellar filme très bien les intérieurs, les rues, les espaces de transition où des gens qui ne savent pas quoi faire de leur vie continuent pourtant à avancer. Cette qualité d'observation urbaine le rapproche d'un certain cinéma d'auteur nord-américain, mais avec une inflexion canadienne nette : moins héroïque, plus oblique, plus attentive aux maladresses du lien social.

Sa filmographie a aussi quelque chose de précieux parce qu'elle refuse la grandiloquence de l'auteur important. McKellar ne cherche pas à imposer un univers pesamment reconnaissable. Il travaille par tonalités, par situations, par fidélité à certains thèmes : la fin d'un monde, la comédie de la respectabilité, la difficulté d'être ensemble sans se mentir entièrement. Cette discrétion apparente peut faire sous estimer son importance. Elle est pourtant la condition même de sa justesse.

Dans un panorama où les cinémas nationaux cherchent souvent à se vendre par des images fortes, Don McKellar rappelle qu'une identité collective peut aussi se dire par le biais du mineur, du maladroit, du presque rien. Ses films ne hurlent pas leur signification. Ils la laissent infuser. C'est ce qui rend Last Night toujours aussi vif aujourd'hui. Sous ses airs modestes, c'est un grand film sur la communauté, le temps compté et l'usage intime de la catastrophe. Et c'est peut-être là, dans cette alliance rare de l'élégance, de l'humour et de la mélancolie, que se loge la singularité durable de McKellar.