Denis Héroux
Avec L'Initié, Denis Héroux entre dans une zone du cinéma québécois où l'occultisme, l'érotisme et l'angoisse de modernité se croisent d'une manière très révélatrice. Le film appartient à ce moment des Années 1970 où le Canada francophone expérimente à la fois une liberté nouvelle et ses propres fantasmes de transgression. Héroux ne se contente pas d'exploiter ce climat. Il l'incarne dans une mise en scène qui comprend très bien la valeur dramatique des seuils : seuil entre désir et manipulation, entre savoir ésotérique et domination, entre émancipation culturelle et recyclage des vieux pouvoirs.
On oublie parfois combien Héroux a compté dans l'histoire industrielle du cinéma québécois. Réalisateur, producteur, passeur entre circuits locaux et marchés plus larges, il occupe une position charnière. Cette dimension n'est pas extérieure à son œuvre. Elle éclaire au contraire sa façon de naviguer entre ambition artistique, séduction du public et curiosité pour des formes populaires alors encore mal légitimées. Son cinéma touche au fantastique et au thriller non par accident, mais parce que ces territoires offraient un espace de liberté à un moment où la culture québécoise cherchait ses propres voies d'expression moderne.
Valérie, L'Initié et d'autres titres montrent un metteur en scène attentif aux mutations des mœurs et aux contradictions qu'elles produisent. Héroux ne filme pas la libération comme horizon simple. Il en regarde aussi les ambiguïtés, les récupérations, les scénarios de prédation. C'est ce qui donne à ses films une nervosité intéressante. La permissivité affichée n'efface pas les structures de pouvoir. Elle peut même leur fournir de nouveaux masques. Dans cette perspective, son cinéma touche à quelque chose de plus inquiet que ce que laisse parfois croire sa réputation d'homme de transition culturelle.
Le rapport au genre, chez lui, mérite donc mieux qu'un regard condescendant. Trop souvent, on range ce type de film dans une préhistoire maladroite, comme si l'intérêt ne pouvait venir qu'après, avec des œuvres plus prestigieuses ou plus internationalement reconnues. Or Héroux témoigne d'un moment crucial où le fantastique, l'étrange et le sexuel servent à penser une société en reconfiguration. La horreur n'y apparaît pas toujours à l'état pur, mais le malaise, lui, est bien là. Il naît de la sensation que les nouvelles libertés s'inscrivent dans un monde qui n'a pas renoncé à ses vieux réflexes de contrôle.
Cette lecture vaut particulièrement pour sa manière de filmer les figures d'autorité. Chez Héroux, l'expert, le guide, l'initié, le maître de savoir ou de rite ne sont jamais complètement innocents. Ils condensent une fascination sociale pour la puissance, pour le charisme, pour la promesse de dévoilement. Le fantastique devient alors un instrument critique très utile. Il montre que le désir de savoir peut être une porte d'entrée vers la soumission, et que la modernité culturelle n'annule pas magiquement les structures de dépendance.
Dans une base comme CaSTV, Denis Héroux a donc toute sa pertinence. Son œuvre rappelle qu'au Québec aussi, les marges du genre ont servi de laboratoire aux tensions d'époque. On y voit des films parfois inégaux, parfois surprenants, mais rarement indifférents à ce qu'ils traversent. Ils portent la trace d'un moment où le cinéma cherchait à la fois son public, sa langue et son imaginaire de transgression.
Héroux reste ainsi une figure importante pour qui veut comprendre les chemins obliques du cinéma québécois populaire. Il ne représente pas un bloc de pure cohérence auteuriste, et c'est très bien ainsi. Sa filmographie dit autre chose, de plus matériel et de plus vivant : comment une culture se construit aussi à travers ses essais de genre, ses désirs de scandale, ses curiosités occultes et ses manières encore incertaines d'ouvrir les portes du trouble.
