David Gašo
Avec Lobos de Arga comme horizon de genre ibérique débridé, David Gašo s'inscrit dans une zone où l'horreur accepte volontiers la contamination de la farce, du grotesque et du folklore détourné. Son intérêt vient de là : d'une capacité à travailler la peur sans renoncer à la dimension populaire, presque carnavalesque, de certains imaginaires espagnols ou hispanophones. Ce n'est pas un cinéma de l'élégance froide. C'est un cinéma de la friction, du mauvais goût assumé quand il faut, de la créature qui déborde le cadre propre du fantastique distingué.
Chez Gašo, le genre fonctionne d'abord comme une question de ton. Il faut maintenir ensemble des pulsions contraires : l'effroi et la blague, la légende locale et le commentaire contemporain, l'attachement au territoire et le plaisir de le défigurer. Cette tension n'est pas simple à réussir. Beaucoup de films bifurquent soit vers la parodie sans danger, soit vers la solennité folklorique. Gašo est plus intéressant lorsqu'il garde les deux pôles actifs. Il comprend que le monstre rural, la malédiction héréditaire ou la bêtise communautaire peuvent être à la fois menaçants et comiques, et que c'est souvent ce mélange qui leur donne leur saveur la plus durable.
On peut le situer dans la continuité d'un Horreur européen qui a toujours aimé les provinces trop sûres de leurs coutumes. Le village, la meute, le secret transmis comme un devoir collectif : voilà des motifs que son travail sait activer avec une vraie énergie narrative. Mais il ne les traite pas comme des reliques sacrées. Il les manipule, les tord, les soumet à une logique de débordement. Dans les Années 2010, cette liberté fait du bien. Elle rappelle que le cinéma de genre n'a pas pour seule fonction de prouver sa respectabilité. Il peut aussi retrouver quelque chose de la fête malsaine, du conte absurde, de l'excès populaire.
L'espace social importe beaucoup dans cette dynamique. Les communautés que filme Gašo ne sont pas des blocs abstraits. Elles sont faites de crédulité, de conformisme, de petites lâchetés et d'une certaine chaleur vite retournée en hostilité. Cela ancre ses récits dans une observation pas si légère des comportements collectifs. Le fantastique n'arrive pas dans un vide psychologique. Il prospère parce qu'un groupe est prêt à le gérer selon ses propres rituels de déni, de répétition et de violence. Ce regard sur la communauté relie son cinéma à une lecture ironique mais nette de l'Espagne rurale ou provinciale, réelle ou fantasmée.
Formellement, Gašo mise sur la circulation. Les séquences avancent avec une efficacité de conte populaire, sans alourdir le mystère d'une importance excessive. Cette mobilité empêche le film de se figer en exercice de style. On sent qu'il préfère l'élan à la démonstration, la relance à l'explication. Ce choix lui permet de préserver un rapport direct au spectateur. Le plaisir vient alors de la manière dont le film dose ses révélations, ses outrances, ses retours du même. Il y a là un savoir faire de raconteur, ce qui n'est déjà pas si fréquent.
David Gašo mérite donc l'attention pour cette capacité à faire du genre un espace de jeu sérieux. Sérieux, parce que les peurs collectives et les mythes locaux qu'il remue ne sont pas vides. Jeu, parce qu'il refuse de les sanctifier. Son cinéma rappelle qu'une malédiction villageoise, une créature de lisière ou une farce macabre peuvent encore servir à lire les coutumes, les fidélités forcées et la brutalité souriante des groupes. Dans un paysage souvent trop contrôlé, cette vitalité vaut comme une petite insurrection de ton.
