Daniel MacIvor
Avec Trigger, Daniel MacIvor réalise un film de retrouvailles qui se comporte comme une charge explosive retardée. Deux anciennes amies se parlent, boivent, se souviennent, rejouent leurs rôles, et peu à peu tout ce qui semblait relever du vernis spirituel devient matériau de blessure. Cette focalisation presque théâtrale sur la parole n'est pas un défaut de cinéma. C'est au contraire l'endroit exact où MacIvor, dramaturge autant que réalisateur, trouve sa forme: dans la collision entre la performance sociale et ce qu'elle n'arrive plus à contenir.
Son cinéma croit à la puissance du texte, mais il ne l'idéalise pas. Les mots, chez lui, sont des armes de séduction, des stratégies de défense, des instruments de domination douce. Ils peuvent faire rire très vite, puis blesser avec une précision chirurgicale. Cette oscillation donne à son travail une tonalité très particulière, quelque part entre genre drama et genre comedy, avec une composante de cruauté intime qui empêche toute installation confortable. On ne regarde pas simplement des personnages brillants se répondre. On assiste à l'usure de leurs fictions personnelles.
Le contexte du Canada et plus précisément d'une culture anglophone urbaine, cultivée, volontiers autoconsciente, est important ici. MacIvor filme des milieux où l'intelligence verbale peut devenir une forme de camouflage, où l'on performe sa lucidité avant même d'affronter ce qui fait mal. Cette perception sociologique reste toujours incorporée au dialogue et au jeu. Elle ne se transforme pas en leçon. C'est ce qui rend ses films si précis. Ils savent que certaines violences contemporaines ne se crient pas. Elles se glissent dans une réplique bien placée, dans un souvenir réécrit, dans un retrait soudain de l'affection.
Sa mise en scène épouse logiquement cette matière. Elle ne cherche pas à l'illustrer avec emphase. Elle crée des conditions de face-à-face, de circulation du pouvoir, de variation infime dans la proximité ou l'éloignement. Chez MacIvor, l'espace compte parce qu'il règle la température émotionnelle. Une pièce, une table, une sortie de soirée deviennent des instruments de pression. Cette économie du dispositif correspond bien à un cinéma des Années 2010, où l'intensité peut naître d'une réduction radicale des moyens à condition que l'écriture tienne.
Il faut aussi reconnaître sa capacité à rendre visible la fatigue d'être soi dans des milieux où l'on est censé toujours bien se raconter. Ses personnages sont souvent intelligents, drôles, socialement compétents, et pourtant secrètement épuisés par le rôle qu'ils se sont fabriqué. Ce thème est profondément moderne. MacIvor en saisit la douleur sans psychologisme mou. Il préfère des affrontements nets, des scènes où la vérité n'arrive pas comme révélation pure, mais comme effondrement partiel d'une mise en scène de soi.
Daniel MacIvor réalisateur mérite donc d'être vu comme un cinéaste de la parole dangereuse. Son œuvre rappelle que le théâtre filmé peut être du grand cinéma lorsqu'il prend au sérieux le rythme, la domination, l'écoute et la déflagration différée des affects. Peu d'auteurs savent aussi bien montrer comment une conversation entre adultes cultivés peut soudain prendre la forme d'un champ de mines. C'est cette netteté morale, très sèche et très vulnérable à la fois, qui fait tout le prix de son travail.
