Daniel Goldhaber
On pourrait résumer Daniel Goldhaber à deux gestes qui, en apparence, ne devraient pas appartenir au même auteur : l'intimité toxique de Cam et l'énergie de sabotage collectif de How to Blow Up a Pipeline. Ce serait pourtant manquer ce qui relie profondément son cinéma. Goldhaber filme des systèmes de capture. Capture de l'image, du désir, du travail, de l'identité, de l'action politique. Qu'il passe par le thriller numérique ou par le film de groupe à haut régime, il cherche toujours le point où une structure de contrôle devient visible parce qu'un corps ou une communauté essaie d'en sortir.
Cam demeure l'un des grands films d'angoisse numérique des années 2010. Non pas parce qu'il aurait simplement compris l'importance des plateformes, mais parce qu'il en saisit la logique fantasmatique. L'image de soi n'y est pas seulement un capital fragile. C'est un double autonome, une marchandise qui commence à vivre sans vous, une présence qui connaît vos gestes mieux que vous-même. Goldhaber capte alors quelque chose de très contemporain : la peur de voir son identité remplacée non par un monstre venu d'ailleurs, mais par une version optimisée, reproductible et commercialement plus efficace de soi. Le film transforme cette angoisse en pure matière de horreur sans jamais abandonner la précision sociale.
Ce qui impressionne chez lui, c'est la netteté du dispositif. Goldhaber sait organiser un monde en crise avec une lisibilité remarquable, puis y injecter une inquiétude plus trouble. Dans Cam, les écrans, les interfaces et les regards constituent une véritable architecture du pouvoir. Rien n'est seulement décoratif. Chaque outil de visibilité est aussi un outil d'aliénation. Le film comprend que le capitalisme numérique n'exploite pas malgré la performance de soi, mais à travers elle. Cette lucidité donne au récit une densité rare, loin du simple film sur internet.
Avec How to Blow Up a Pipeline, Goldhaber déplace son terrain sans perdre sa cohérence. Le film n'est pas de l'horreur au sens strict, mais il travaille lui aussi la pression, le risque et la mise en crise d'un système. La tension y circule autrement : non plus par la duplicité de l'image, mais par la collision entre urgence politique, stratégie collective et vulnérabilité individuelle. Goldhaber y montre une capacité remarquable à faire tenir ensemble le discours, l'action et l'affect. Le cinéma ne sert pas à illustrer une thèse. Il sert à rendre sensible ce que coûte une prise de position réelle.
Cette articulation entre forme et structure fait de lui un cinéaste important du présent américain, du côté des États-Unis mais jamais enfermé dans l'automatisme industriel. Il travaille au croisement du genre, du cinéma indépendant et de la pensée politique, sans sacrifier ni l'efficacité ni l'ambiguïté. Là où beaucoup de films contemporains choisissent entre message et sensation, Goldhaber insiste pour tenir les deux. Ses images sont construites, tendues, pleines d'idées, mais elles restent traversées par une inquiétude matérielle, presque tactile.
Il faut aussi souligner la manière dont il filme les groupes. Même dans les récits les plus resserrés autour d'un personnage, Goldhaber garde une conscience aiguë des réseaux, des publics, des collectifs et des économies invisibles qui entourent les individus. Personne n'existe seul dans son cinéma. Chacun est branché sur des machines de valorisation, de surveillance ou de résistance. C'est ce qui empêche ses films de se replier sur le seul psychologique. L'intime y est toujours branché sur une structure plus large.
Pour CaSTV, Daniel Goldhaber incarne donc une voie essentielle du cinéma contemporain : un genre intelligent sans raideur, politique sans didactisme, sensoriel sans bêtise. Il sait que la peur moderne passe par les images qui nous remplacent, par les systèmes qui nous assignent et par les collectifs qui tentent de casser la machine. Ce n'est pas un hasard si son œuvre résonne aussi bien dans les circuits de Sundance que dans les conversations plus souterraines du cinéma de genre. Goldhaber a compris que filmer le présent exige de filmer ses dispositifs de capture. À partir de là, le thriller, l'horreur et le film politique cessent d'être des catégories séparées.
