Dain Said
Avec Dukun, Dain Said travaille une matière particulièrement complexe : celle d'une société moderne où la réussite, le pouvoir et le désir restent intimement traversés par la magie, la peur de l'invisible et des récits de transgression qui ne veulent pas disparaître. Ce point de départ est capital, parce qu'il évite de traiter l'occultisme comme simple folklore pittoresque. Depuis la Malaisie, Said filme un monde contemporain qui n'a jamais vraiment séparé ses institutions de ses hantises. C'est précisément cette cohabitation qui donne à son cinéma sa puissance singulière.
On aurait tort de réduire son travail à un art de l'efficacité narrative, même s'il sait parfaitement construire la tension. Ce qui compte chez lui, c'est la densité morale de l'univers. Les personnages n'entrent pas dans l'horreur à partir d'une innocence intacte. Ils sont déjà pris dans des structures de pouvoir, de désir, de corruption, de croyance, de honte sociale. Le fantastique ne tombe donc pas comme un coup de tonnerre extérieur. Il révèle une contamination déjà à l'œuvre dans le tissu du quotidien. Cette articulation est l'une des grandes réussites de Dain Said.
Sa mise en scène se distingue aussi par un goût sûr pour les surfaces élégantes que le malaise vient lentement miner. Les bureaux, les appartements, les espaces sociaux filmés dans Dukun ne sont pas simplement des lieux fonctionnels. Ils expriment un ordre, une hiérarchie, une promesse de maîtrise. Plus la menace s'y infiltre, plus cette maîtrise paraît fragile. Said comprend qu'une image bien tenue peut devenir plus inquiétante qu'un chaos visuel permanent. La peur vient alors du contraste entre le contrôle affiché et le désordre souterrain.
Le cinéaste possède une relation très subtile au folk horror, même lorsque ses récits s'inscrivent en milieu urbain. La coutume, le rite, la croyance collective, la survivance de savoirs occultes y jouent un rôle structurel. Ce ne sont pas des accessoires de couleur locale. Ils dessinent une autre cartographie du pouvoir, où l'autorité officielle coexiste avec des forces plus anciennes et parfois plus décisives. Cette superposition rend son cinéma fascinant. L'horreur naît du fait que plusieurs régimes de vérité occupent simultanément le même monde.
Il faut aussi saluer sa direction d'acteurs. Said sait filmer des figures ambiguës, jamais totalement absorbées par une fonction de scénario. Les visages gardent une part de calcul, de trouble, de secret. Cette opacité donne aux scènes une énergie particulière. On sent que la menace n'est pas seulement dans ce qui arrive, mais dans ce que chacun choisit de taire, de croire, d'instrumentaliser. Le récit devient alors un champ de forces morales bien plus riche qu'un simple jeu de poursuite.
Sur le plan du genre, Dain Said occupe une place importante parce qu'il rappelle que l'horreur peut être somptueuse sans devenir vide, populaire sans s'abaisser, ancrée culturellement sans se folkloriser elle-même. Dans les Années 2010 et les Années 2020, cette tenue n'a rien d'anodin. Elle prouve qu'un cinéma national peut mobiliser des matériaux locaux très spécifiques tout en produisant une expérience de peur universellement lisible.
Depuis la Malaisie, Dain Said apporte donc au genre une leçon précieuse : les sociétés modernes ne se sont jamais débarrassées de leurs spectres, elles leur ont simplement donné de nouveaux costumes. Son cinéma regarde exactement cet endroit-là, celui où l'ambition, le rite et la violence se frôlent. Et lorsqu'il y regarde, l'image devient tout de suite plus dangereuse.
