Crispin Glover
Il suffit de prononcer What Is It? pour comprendre que Crispin Glover n'a jamais voulu d'une carrière de réalisateur raisonnable. Ce titre ressemble à une question primitive, presque enfantine, mais le film qu'il désigne relève plutôt de la provocation surréaliste, du cauchemar burlesque et de l'objet volontairement intraitable. Glover ne cherche pas l'adhésion large. Il veut tester les limites du regard, de la tolérance, du goût et du récit lui-même. C'est là, et nulle part ailleurs, que commence son cinéma.
Dans l'histoire du cinéma américain, peu de figures ont occupé une position aussi délibérément excentrée. Glover vient d'un monde où la célébrité d'acteur pourrait servir de passeport vers une mise en scène plus consensuelle. Il choisit l'inverse: fabriquer des films qui résistent au bon goût, à la psychologie ordinaire, au confort critique. Cela pourrait n'être qu'un geste de provocation. Ce n'est pas le cas. Derrière l'outrance, il y a une vision très cohérente de l'image comme lieu de désordre.
Ce désordre n'est pas aléatoire. Glover compose des univers où l'infantile, le grotesque, l'érotique, le violent et le pathétique se croisent sans hiérarchie stable. Le résultat n'est pas une simple accumulation d'étrangetés. C'est un système de contamination. Le spectateur ne sait plus très bien selon quelles règles il doit lire ce qu'il voit. Faut-il rire, être écœuré, analyser, se laisser dériver? Le film refuse de trancher, et c'est exactement sa force. Il fait de l'inconfort une méthode de connaissance.
Dans It Is Fine! Everything Is Fine., cette méthode se radicalise encore. Glover s'y confronte frontalement aux désirs interdits, aux fantasmes de pouvoir, au corps comme lieu de projection et de scandale. Là encore, l'intérêt n'est pas dans la simple transgression. Il est dans la manière dont la mise en scène expose les rapports entre spectacle, handicap, désir, domination et fabrication d'image. Peu de cinéastes acceptent de travailler aussi près de l'indéfendable sans le neutraliser par un discours correctif.
Il faut dire aussi que Glover appartient moins à une tradition hollywoodienne qu'à une lignée souterraine, où l'on trouve le cinéma expérimental, le théâtre de la cruauté, la culture du freak show, certaines formes de surréalisme américain et une idée presque foraine de la projection comme épreuve. Cela ne rend pas ses films automatiquement admirables, mais cela les rend nécessaires. Ils rappellent que le cinéma peut encore être un mauvais objet, un objet qui dérange les catégories de valeur au lieu de les confirmer.
Son rapport au genre est évidemment oblique. Il ne pratique pas l'horreur au sens classique, mais ses films travaillent constamment des matériaux qui lui appartiennent: monstruosité, pulsion, humiliation, trouble du regard, contamination des corps et des signes. On pourrait dire que Glover fait de l'horreur sans accepter ses conventions de surface. Il retourne le dispositif vers quelque chose de plus archaïque, plus embarrassant, parfois plus dangereux.
Dans les années 2000 et les années 2010, alors qu'une partie du cinéma de genre cherchait à se légitimer par l'élégance, Glover suivait une route inverse: il ramenait le cinéma vers la foire, le rêve sale, la performance inconfortable, l'image impure. Cette insistance fait de lui un cas à part. Non pas un simple original, mais un auteur qui rappelle que l'underground véritable a toujours quelque chose d'anti-institutionnel, même lorsqu'il finit par être canonisé à la marge.
Pour CaSTV, Crispin Glover compte donc comme une présence nécessairement irritante. Il ne permet pas de stabiliser les frontières entre art, mauvais goût, provocation et expérience du spectateur. Il oblige à reconnaître qu'il existe un cinéma où la peur ne passe pas par la menace extérieure, mais par la décomposition des normes perceptives et morales qui rendent une image acceptable. Peu de réalisateurs prennent ce risque jusqu'au bout. Glover, lui, en a fait son territoire.
