Clif Prowse
On entre chez Clif Prowse par Afflicted, non parce que le film résume tout, mais parce qu'il montre déjà une qualité rare: la capacité à transformer une mécanique très exposée du cinéma contemporain, le found footage, en expérience physique et tragique plutôt qu'en simple procédé. Prowse, avec Derek Lee, comprend quelque chose que beaucoup d'imitateurs ont oublié: une caméra portée n'est intéressante que si elle modifie notre rapport au corps, à l'espace et à la dégradation. Dans Afflicted, l'horreur ne se contente pas d'être montrée comme un incident spectaculaire. Elle devient une corruption de la mobilité elle-même, une aventure qui se retourne en maladie.
Cette intelligence du dispositif place immédiatement Prowse à part dans le genre des années 2010. Le found footage, après ses grandes secousses, s'était largement épuisé en automatismes. Beaucoup de films ne proposaient plus qu'un langage fatigué. Afflicted relance pourtant la forme en y injectant une énergie de déplacement, presque de road movie contaminé, puis en la faisant basculer vers l'horreur corporelle. La caméra n'est pas là pour donner un vernis de réel. Elle sert à mesurer, presque anatomiquement, la transformation d'un homme en créature impossible. C'est là que Prowse trouve une vraie précision.
On aurait tort cependant de le réduire à une simple habileté technique. Ce qui rend son travail mémorable, c'est la jonction entre une dynamique de genre très efficace et une tonalité plus douloureuse. Chez lui, le corps n'est pas un gadget spectaculaire. C'est un champ de bataille où se croisent désir de survie, perte de contrôle, excitation de puissance et panique intime. Cette dimension le rattache de façon très nette à l'horreur corporelle sans le priver d'une mobilité narrative extrêmement moderne. Le film avance, voyage, improvise en apparence, mais son noyau est une angoisse très ancienne: que reste-t-il de soi quand la chair devient étrangère.
Dans le contexte nord-américain, cette proposition a trouvé un écho particulier, notamment dans les circuits comme Fantasia, où le genre se mesure autant à son inventivité qu'à sa capacité de produire une expérience collective. Prowse a ce sens du rythme, de la propulsion, du plan qui promet une catastrophe imminente. Mais il possède aussi autre chose, plus rare: le goût de la dégradation morale du spectacle. L'effet excitant est toujours au bord de la nausée. Le film nous donne de l'élan pour mieux nous faire sentir le prix de cet élan.
Cette tension entre vitesse et pourrissement constitue une vraie signature. Beaucoup de cinéastes savent rendre la transformation physique spectaculaire. Peu savent lui donner une qualité de tragédie nerveuse. Prowse y parvient parce qu'il travaille le corps comme un territoire ambigu, à la fois fantasme de dépassement et preuve de notre vulnérabilité la plus radicale. On peut voler, bondir, frapper, traverser les villes comme un projectile. On n'échappe pas pour autant à la logique de contamination. Au contraire, on la porte en soi.
Sa filmographie réduite dans le catalogue ne diminue pas cette singularité. Elle la concentre. Avec peu de titres, tout se joue dans la netteté d'un geste. Et ce geste, chez Prowse, consiste à prendre des formes populaires ou supposées usées, puis à les retendre depuis l'intérieur. Il ne s'agit pas de déconstruire le genre de l'extérieur, encore moins de le commenter avec ironie. Il s'agit de le faire remordre. Clif Prowse appartient à ces cinéastes qui croient encore à la puissance immédiate du cinéma d'horreur, mais qui savent qu'elle ne dure que si elle rencontre une blessure plus profonde.
C'est pourquoi sa place dans CaSTV est pleinement logique. Prowse représente un versant du genre contemporain où l'efficacité n'exclut ni la tristesse ni la matérialité la plus brutale. Son cinéma rappelle que l'horreur n'est pas seulement une affaire de frayeur ou de concept. C'est aussi une affaire de corps lancés trop loin, de vitalité qui tourne mal, de mouvement devenu malédiction. À partir de là, même un film tenu par un dispositif très reconnaissable retrouve quelque chose de neuf. Il cesse d'être une formule pour redevenir une expérience. C'est exactement ce qu'on attend d'un vrai cinéaste de genre.
