Clément Cogitore
Avec Ni le ciel ni la terre, Clément Cogitore a signé un geste presque programmatique : faire entrer l'invisible dans un dispositif militaire ultra rationnel, comme si la guerre contemporaine produisait d'elle-même son retour du sacré. Peu de cinéastes français de sa génération ont travaillé avec une telle insistance la zone poreuse entre document, fiction, installation et hantise. Chez Cogitore, l'image n'est jamais un simple enregistrement du réel. Elle est le lieu où des régimes de croyance s'affrontent, où l'archive, la surveillance, la mémoire et le mythe cessent d'être séparables.
Ce qui rend son parcours singulier en France, c'est d'abord cette circulation très libre entre cinéma et art contemporain. Beaucoup s'y essaient, peu y parviennent sans fabriquer un entre-deux inoffensif. Cogitore, lui, comprend que les deux espaces ne demandent pas les mêmes vitesses de regard. Ses installations travaillent souvent la répétition, l'énigme, la fragmentation d'un matériau visuel. Ses longs métrages, eux, conservent quelque chose de cette pensée du fragment tout en l'inscrivant dans une tension dramatique plus soutenue. On retrouve ce principe dans Les Indes galantes, où une institution patrimoniale se voit reconfigurée par des corps, des rythmes et des présences qui déplacent radicalement son centre de gravité.
Cogitore est un cinéaste de l'apparition. Le mot doit être pris au sérieux. L'apparition n'est pas seulement un effet fantastique, encore moins une coquetterie visuelle. C'est une manière de penser ce qui entre dans le champ sans se laisser réduire à l'explication. Ses films scrutent des situations où le visible cesse d'être stable. Une patrouille disparaît, une archive s'anime autrement, un rituel ancien revient contaminer un présent supposé maîtrisé. Cette logique le rapproche autant du horreur que du cinéma d'essai ou du expérimental, non parce qu'il ferait du genre au sens industriel, mais parce qu'il prend au sérieux la puissance inquiétante des images.
Il y a aussi chez lui un goût marqué pour les dispositifs de pouvoir. Armée, musée, scène d'opéra, appareil photographique, vidéo circulant en ligne : chaque machine de visibilité produit son propre récit d'autorité. Cogitore filme précisément le moment où ce récit vacille. C'est là que son cinéma devient politique, sans discours démonstratif. Il ne surligne pas la critique. Il met plutôt en crise les cadres qui prétendent organiser le réel. On pourrait dire qu'il travaille à même le point où la modernité technicienne découvre qu'elle n'a pas effacé les fantômes, mais qu'elle en a fabriqué de nouveaux.
Cette tension entre très ancien et très contemporain donne à son œuvre une tonalité reconnaissable. Les Années 2010 ont vu fleurir quantité de films sur les flux d'images, les réseaux, les archives retrouvées. Cogitore s'en distingue parce qu'il ne traite pas l'image comme une surface saturée qu'il suffirait de commenter. Il la pense comme une matière rituelle. Regarder, chez lui, c'est toujours s'exposer à quelque chose qui dépasse la simple information. C'est pourquoi ses œuvres gardent une force de persistance. Elles ne demandent pas seulement ce qu'une image montre. Elles demandent à quelles puissances elle ouvre.
Dans le paysage actuel, Clément Cogitore occupe ainsi une place rare : celle d'un cinéaste capable de faire dialoguer l'institution et la hantise, la théorie et la sensation, l'histoire coloniale et la vibration très présente des corps. Son travail n'offre pas des réponses rassurantes sur le monde contemporain. Il préfère laisser monter une inquiétude plus féconde, celle qui naît quand l'image cesse d'être un document stable et redevient un territoire de possession, de doute et d'appel.
