Christoffer Boe
Avec Reconstruction, Christoffer Boe surgit dans le cinéma danois comme un styliste de l'incertitude amoureuse, un cinéaste pour qui Copenhague peut devenir en une coupe un labyrinthe mental, un miroir cassé, une ville qui ne renvoie plus les êtres à eux-mêmes mais à leurs versions possibles. Ce premier long métrage a l'élégance des grands débuts qui ne cherchent pas à rassurer. Il affirme d'emblée une obsession pour la narration dédoublée, pour les identités glissantes, pour les histoires d'amour contaminées par le fantasme et par le récit lui-même. Chez Boe, le romantisme n'est jamais une promesse. C'est une machine à désorienter.
Il appartient au Danemark, mais il s'inscrit aussi dans une filiation qui déborde largement le cadre national. On pense à un cinéma européen des années 2000 qui a voulu sortir du naturalisme souverain en réintroduisant la manipulation formelle, l'élégance artificielle et le plaisir du faux raccord émotionnel. Boe arrive après l'onde de choc Dogme, et c'est précisément ce qui fait sa valeur. Là où l'ascèse avait imposé une morale du dépouillement, il remet en circulation la voix off, la composition stylisée, le découpage comme instrument de vertige. Non pas pour jouer au formaliste, mais parce que certains états amoureux ne peuvent être filmés qu'en altérant la continuité.
Cette tension se prolonge dans Allegro et Offscreen, deux films très différents mais unis par une même inquiétude : que reste-t-il d'un sujet quand sa propre image lui échappe ? Boe est fasciné par les dispositifs de projection, au sens psychique comme au sens cinématographique. Il filme des personnages qui s'épuisent à se regarder vivre, qui se perdent dans le souvenir, dans la célébrité, dans la représentation d'eux-mêmes. Cela pourrait tourner à l'exercice froid. Ce n'est pas le cas, parce qu'il garde toujours un noyau de mélancolie très vif. Ses films ont beau jouer avec les masques, ils savent ce que coûte le fait de ne plus coïncider avec sa propre vie.
Il faut aussi parler de Beast et de Sex, Drugs & Taxation, qui montrent un autre visage du cinéaste. Boe peut se déplacer vers un territoire plus frontal, plus satirique, plus physique, sans perdre sa nervosité intellectuelle. Chez lui, la violence n'est jamais pure déflagration. Elle est liée à des structures de rôle, à des scénarios de domination, à une panique identitaire qui prend possession des corps. C'est en cela qu'il croise parfois le thriller ou le mélodrame noir sans s'y installer confortablement. Les genres l'intéressent surtout comme surfaces à décaler, à contaminer, à faire dérailler.
Ce goût du déraillement donne à son œuvre une place particulière dans le cinéma scandinave contemporain. Beaucoup de cinéastes danois travaillent l'ambivalence affective, la cellule intime, la crise bourgeoise. Boe, lui, ajoute une couche de fictionnalité nerveuse qui change tout. Il ne regarde pas seulement les relations humaines, il regarde la manière dont elles se racontent à elles-mêmes. Une dispute, un désir, un abandon deviennent chez lui des problèmes de point de vue, de mémoire, de montage intérieur. Le cinéma n'est pas là pour départager le vrai du faux. Il est là pour montrer comment le faux s'incruste dans le vrai jusqu'à le redessiner.
Sa carrière, visible dans les grands festival et dans les circuits d'auteur internationaux, n'a pas toujours suivi la ligne la plus lisible. C'est même l'un de ses mérites. Boe n'est pas un réalisateur qui se contente de répéter son film inaugural sous d'autres habits. Il revient plutôt à certaines obsessions en les reconfigurant, parfois au risque de l'irrégularité. Cette part de risque compte. Elle évite à son cinéma la belle maîtrise stérile. On sent chez lui un désir constant d'inventer une forme adéquate à chaque crise de perception.
Christoffer Boe reste ainsi l'un des cinéastes qui auront le mieux compris qu'un récit sentimental peut devenir une expérience presque fantastique sans quitter le terrain du quotidien. Il filme les amours comme des montages fragiles, les souvenirs comme des espaces visitables, les identités comme des rôles qu'on endosse jusqu'à s'y dissoudre. Ce n'est pas peu dire qu'il a rendu au cinéma danois une part de mystère sophistiqué. Dans ses meilleurs films, aimer quelqu'un revient à entrer dans une fiction dont on ne maîtrise plus les règles. Le trouble commence là, et Boe sait très bien qu'il n'a pas besoin de monstres pour le faire durer.
