Chris Kelly
Chez Chris Kelly, le rire mauvais n'est jamais très loin de la peur, non pour la neutraliser, mais pour lui donner un angle plus cruel. Ses deux titres au catalogue suggèrent un cinéaste qui comprend combien l'horreur peut gagner en précision lorsqu'elle laisse passer une ironie sèche, un décalage de ton, une petite jouissance à observer la bêtise humaine se débattre dans ses propres pièges. Cette composante satirique n'annule rien. Au contraire, elle rend le malaise plus concret, parce qu'elle rappelle que le grotesque et le sinistre cohabitent souvent dans les mêmes gestes, les mêmes phrases, les mêmes rituels sociaux.
Une telle orientation le rattache à une veine importante de la horreur des années 2010 et des années 2020, celle qui a cessé d'opposer radicalement terreur et comédie noire. Chris Kelly semble savoir que le ton mixte, lorsqu'il est maîtrisé, peut produire une tension plus instable qu'un sérieux uniforme. Le spectateur n'est jamais complètement installé. Il ne sait pas si la scène suivante va l'amuser, le gêner ou lui couper le souffle, et cette incertitude de registre devient un formidable outil dramatique. Encore faut-il éviter la facilité du clin d'oeil. Kelly paraît y parvenir en gardant toujours le désastre humain au centre de ses dispositifs.
Ce centre humain importe beaucoup. Même lorsqu'il pousse les situations vers l'absurde ou la cruauté, Kelly ne traite pas ses personnages comme de simples pions ironiques. Il filme leurs failles, leurs vanités, leurs erreurs de jugement avec une netteté qui tient autant de l'observation sociale que du cinéma de genre. Cette précision donne du poids à ses moments d'effroi. Ils ne tombent pas dans le vide. Ils frappent des figures dont les ridicules et les fragilités ont déjà été patiemment exposés. Le fantastique, dans ce cadre, devient une machine de vérité. Il révèle ce que le vernis des convenances ou des postures cachait tant bien que mal.
On peut aussi lire chez Kelly une véritable intelligence du rythme. Le mélange du rire et de la peur échoue souvent parce qu'il se contente d'alterner deux effets sans les faire résonner. Lui semble préférer l'enchaînement plus pervers où une même scène bascule de l'un à l'autre sans prévenir. Une réplique drôle devient inquiétante une seconde plus tard. Un moment de gêne sociale prend soudain la forme d'une menace réelle. Ce genre de transition demande un sens aigu de la tonalité. Il révèle un cinéaste qui ne cherche pas la pure provocation, mais une vibration particulière du malaise, là où l'on ne sait plus exactement à quoi l'on réagit.
Dans une base comme CaSTV, Chris Kelly mérite donc d'être isolé pour cette capacité à faire travailler ensemble sarcasme et épouvante. Deux films suffisent à faire exister un tempérament : regard acéré sur les comportements, goût pour les glissements de registre, refus d'un fantastique décoratif. Son cinéma rappelle que l'horreur est aussi une science des humiliations, des rapports de force, des petits mensonges par lesquels on tente de conserver une face acceptable. Lorsqu'elle surgit, la violence n'a rien d'abstrait. Elle sanctionne des postures, accélère des contradictions, pousse un milieu jusqu'à sa vérité la plus laide. C'est une manière d'être cruel qui, bien conduite, devient aussi une manière d'être juste.
