Chris Appelhans
Avec Wish Dragon, Chris Appelhans a montré qu'un cinéma d'animation populaire pouvait encore croire au merveilleux sans renoncer à la mélancolie des désirs mal formulés. C'est un point de départ plus révélateur qu'il n'y paraît. Car chez lui, le fantastique ne sert pas seulement à ouvrir un monde plus vaste ou plus séduisant. Il sert à mesurer l'écart entre ce que les personnages pensent vouloir et ce qui, en eux, reste réellement inassouvi. Ce glissement vers une vérité plus trouble donne à son travail une profondeur inattendue.
Appelhans n'est pas un cinéaste d'horreur au sens canonique, mais il touche à un territoire voisin où l'animation, le conte et l'étrange se contaminent très utilement. Son rapport au horreur est oblique, presque structurel. Il comprend que tout récit de vœu, de double monde ou de créature intermédiaire contient déjà une part d'inquiétude. Le merveilleux n'est jamais entièrement propre. Il charrie des rapports de pouvoir, des illusions, des angles morts affectifs. Appelhans sait rendre sensible cette face moins confortable du fantasme.
Ce qui frappe dans sa mise en scène, c'est la qualité de circulation entre la surface lumineuse et le sous-texte plus sombre. L'animation offre de l'élan, de la mobilité, une générosité visuelle qui capte immédiatement le regard. Mais cette vivacité ne dissout pas le conflit intérieur. Au contraire, elle peut l'intensifier. Les mondes d'Appelhans ne sont pas des espaces de fuite hors du réel. Ils mettent en forme les contradictions du réel, notamment celles liées au désir de réussite, à l'amitié, à la honte sociale, au sentiment de manquer sa place.
Cette dimension le situe dans une tradition très moderne du fantastique pour tous publics, celle qui a compris, depuis les années 2010 et plus encore dans les années 2020, que l'animation n'a pas besoin d'être simplifiée pour rester accessible. Chris Appelhans traite ses personnages avec un sérieux émotionnel qui évite à la fois le cynisme et la mièvrerie. Les enjeux ne sont pas miniaturisés sous prétexte qu'ils passent par le conte. Ils sont au contraire agrandis par lui, puis mis à l'épreuve.
Il faut aussi insister sur son rapport aux objets merveilleux. Dans beaucoup de récits, l'objet magique est une simple fonction scénaristique. Chez Appelhans, il devient un révélateur moral. Il oblige les personnages à se confronter à leurs hiérarchies de désir, à leurs manques, à leurs fantasmes de réparation. Ce que le fantastique apporte n'est pas une solution, mais une complication. En cela, son cinéma garde une vraie tenue. Il se souvient que l'enchantement le plus intéressant est celui qui risque toujours de tourner à l'épreuve.
Son travail trouve naturellement sa place dans des espaces où l'animation et l'imaginaire circulent librement, qu'il s'agisse d'Annecy, de Toronto ou même de programmations plus ouvertes au genre comme Fantasia. Chris Appelhans n'y apparaît pas comme un spécialiste d'une niche, mais comme un cinéaste qui comprend la puissance anthropologique du conte moderne. Les créatures, les vœux, les mondes parallèles n'y sont pas des gadgets. Ils servent à mettre à nu les structures du désir contemporain.
Au fond, ce qui rend son cinéma précieux, c'est sa capacité à traiter le merveilleux comme une forme de vérité compliquée. Le rêve n'y est jamais innocent. Il révèle ce que les personnages taisent, ce que les sociétés valorisent, ce que l'enfance et l'âge adulte négocient si mal entre eux. Cette intelligence du fantastique, qui n'exclut ni l'humour ni l'émotion directe, le rapproche des meilleurs récits de passage. Et même lorsqu'il reste loin de l'horreur frontale, Chris Appelhans rappelle une chose essentielle : tout monde enchanté vaut surtout par l'ombre qu'il projette sur nos désirs.
