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Carlos Reygadas - director portrait

Carlos Reygadas

Avec Japón, Carlos Reygadas fait irruption dans le cinéma du Mexique par un geste d'une radicalité peu commune : un homme au bord du suicide, un paysage accidenté, une vieille femme, et tout autour une matière du monde filmée comme si chaque pierre, chaque souffle, chaque silence portait une charge métaphysique. Reygadas ne cherche jamais le confort du récit bien calibré. Son cinéma procède par blocs d'expérience, par secousses spirituelles, par coexistence du trivial et du sublime. Il veut que l'image soit plus qu'un récit illustré. Il veut qu'elle soit un lieu d'épreuve.

Cette exigence le rattache à une tradition du cinéma d'auteur mondial tout en l'enracinant dans une sensibilité profondément mexicaine, attentive aux fractures de classe, à la présence du catholicisme et à l'immensité des territoires. Batalla en el cielo pousse encore plus loin cette confrontation entre corps social et quête d'absolu. Le film choque, non parce qu'il exhibe, mais parce qu'il refuse les hiérarchies du bon goût. Les corps y sont lourds, imparfaits, désirants, mortels. Reygadas ne les idéalise jamais. Il cherche au contraire la grâce là où le regard bourgeois n'attend que de la gêne ou du dégoût.

Dans les années 2000 puis les années 2010, il devient l'une des figures majeures du festival de Cannes, précisément parce qu'il porte une idée forte du cinéma comme art de la présence. Luz silenciosa en offre sans doute la forme la plus limpide. À travers une communauté mennonite et un récit d'adultère, il touche à quelque chose de beaucoup plus vaste : le rapport entre le désir, la faute, la nature et la possibilité d'une rédemption. Le temps dilaté, la lumière, les sons du paysage, la frontalité des visages composent un monde où la spiritualité ne relève ni du symbole ni du discours, mais d'une intensité physique.

Reygadas divise parce qu'il refuse obstinément la modestie. Ses films osent l'ambition cosmique, le plan trop long pour certains, la scène trop nue, la beauté trop exposée. Pourtant cette démesure n'a rien de décoratif. Elle répond à une conviction précise : le cinéma doit risquer le ridicule plutôt que se réfugier dans l'intelligence tempérée. Post Tenebras Lux ou Nuestro tiempo en témoignent. Ces œuvres peuvent déconcerter, déranger, parfois déborder, mais elles portent toujours la marque d'un regard qui cherche à tout engager à la fois, le corps, la famille, la sexualité, la violence sociale, le cosmos.

Il y a aussi chez lui une manière singulière de filmer les privilèges. Ses personnages appartiennent parfois à des mondes aisés, cultivés, protégés, mais cette protection ne produit jamais une sérénité. Au contraire, Reygadas montre comment la possession, la maîtrise ou la culture peuvent elles-mêmes devenir des formes d'égarement. Le malaise de classe, chez lui, n'est pas un thème secondaire. Il structure le rapport entre les êtres, entre les adultes et les enfants, entre le désir et le pouvoir.

Carlos Reygadas demeure ainsi l'un des cinéastes contemporains les plus décidés à traiter le cinéma comme une expérience totale. On peut résister à son ampleur, discuter ses excès, ses poses ou ses risques. Mais on ne peut pas nier la force de son projet. Dans un paysage souvent gouverné par la mesure et la lisibilité, il continue de croire qu'une image peut encore ouvrir un gouffre. Ce pari, à la fois orgueilleux et nécessaire, explique pourquoi son œuvre compte autant. Elle rappelle que le cinéma d'auteur n'a d'intérêt que s'il accepte de mettre quelque chose de fondamentalement instable en jeu : notre manière de sentir la présence du monde, des autres et du sacré.

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