Carlos Lascano
Avec A Shadow of Blue et l'ensemble de son travail d'animation et de prise de vues mêlées, Carlos Lascano s'impose d'abord par une esthétique de l'image blessée. Chez lui, le réel n'est jamais donné comme stable. Il est traversé par des matières, des incrustations, des présences graphiques qui lui retirent immédiatement son évidence. Cette manière de composer l'image n'a rien d'un simple ornement. Elle sert à faire sentir que les émotions, la mémoire et les peurs modifient la texture même du monde visible.
Lascano appartient à cette famille du Animation et du fantastique visuel qui préfère la contamination entre techniques à la pureté d'un médium. Le dessin, la photographie, les effets numériques, les volumes et les surfaces abîmées coexistent chez lui dans une logique de frottement. Cela produit des films où l'imaginaire n'arrive pas après coup pour enrichir le réel. Il est déjà là, fondu dans l'expérience sensible. Le spectateur n'a pas à choisir entre matière concrète et projection mentale. Les deux avancent ensemble.
Dans le contexte de l'Argentine et plus largement d'un cinéma latino américain attentif aux formes hybrides, cette position a une vraie singularité. Lascano ne travaille pas l'animation comme simple terrain de virtuosité. Il s'intéresse à son pouvoir de rendre visibles des états intérieurs que la prise de vues seule ferait peut-être passer pour des abstractions. La mélancolie, l'obsession, la peur ou la solitude prennent chez lui une consistance plastique. Elles deviennent des figures, des textures, parfois des monstres intimes.
Ce lien très fort entre image et affect explique pourquoi son univers touche souvent au Fantastique ou au Horreur sans s'y laisser enfermer. Lascano ne construit pas forcément des récits de terreur au sens strict. Pourtant, beaucoup de ses images portent une inquiétude très nette. Quelque chose y insiste, y ronge, y altère le rapport simple au monde. L'animation sert alors moins à échapper au réel qu'à en révéler la part instable, nocturne ou traumatique.
Dans les Années 2000 et Années 2010, cette démarche résonne fortement avec une époque où l'image numérique tendait à l'homogénéité propre. Lascano, lui, choisit souvent la rugosité, le mélange, la trace visible des procédés. Il rappelle qu'une image peut rester hantée par sa fabrication. Cette matérialité est essentielle. Elle empêche le film de se dissoudre dans une fluidité sans mémoire. Chaque surface garde quelque chose de son travail, donc quelque chose de sa fragilité.
On peut aussi insister sur la tonalité émotionnelle de son cinéma. Il y a chez Lascano une gravité souvent mélancolique, une manière de faire naître l'étrangeté à partir du manque plutôt qu'à partir du simple choc. Cela donne à ses films une densité particulière. L'imaginaire n'y est pas pure liberté. Il apparaît comme réponse, parfois désespérée, à une blessure, à un isolement ou à une difficulté de perception. La beauté visuelle ne sert pas à embellir cette douleur. Elle en organise la lisibilité.
Cette sensibilité le rapproche des espaces de diffusion où le court métrage, l'animation d'auteur et le cinéma de genre se croisent volontiers, y compris dans certains Festival de Sitges ou rendez-vous consacrés aux formes hybrides. Mais il serait réducteur de le considérer uniquement comme un virtuose de festival. Son travail pose une question plus vaste : comment donner forme à ce qui altère notre rapport au réel sans perdre la force concrète des images ?
Carlos Lascano apparaît ainsi comme un réalisateur de la matière mentale. Son cinéma ne sépare jamais franchement le monde de ses projections, le corps de ses fantômes, le visible de ses blessures. Quand il touche juste, l'image semble porter en elle la preuve que toute perception est déjà un montage de mémoire, de désir et de menace.
