Carles Jofre
Carles Jofre porte un prénom catalan qui déplace aussitôt l'oreille vers Barcelone, Valence, les côtes et les arrière pays où l'Espagne n'est jamais une seule langue. Son crédit unique dans CaSTV gagne à être abordé par cette précision culturelle. Le fantastique catalan, lorsqu'il affleure, n'a pas besoin de proclamer son identité. Il travaille souvent par architecture, par mémoire urbaine, par familles qui vivent dans plusieurs couches de temps.
Le cinéma espagnol de genre a été l'un des grands laboratoires européens de l'horreur moderne, mais il faut se garder de le réduire à quelques titres canoniques. Il existe tout un réseau de courts, de productions régionales, de films de festival où le genre se reformule à petite échelle. Jofre appartient à cette cartographie possible: un nom à suivre dans une constellation plutôt qu'un monument déjà constitué.
La Catalogne ajoute une nuance importante. Elle possède une culture visuelle sensible aux seuils: rues anciennes et modernisme, appartements denses, mer proche, montagne pas si lointaine, mémoire politique dans les murs. Dans un film d'horreur, ces éléments peuvent devenir des forces. Une ville qui se donne comme ouverte peut soudain se comporter comme un labyrinthe. Une langue partagée par certains personnages peut exclure les autres. Le lieu devient une grammaire de menace.
Le court métrage est souvent le format où ces tensions se disent le mieux. Il concentre le récit autour d'une situation et laisse le contexte agir par pression. Un palier, une ruelle, une chambre d'étudiant, une fête de quartier, une visite familiale: le film n'a pas besoin de tout expliquer si le décor porte déjà assez de mémoire. La brièveté oblige la mise en scène à faire confiance au spectateur, mais aussi à le placer dans un déséquilibre rapide.
Dans l'horreur, ce déséquilibre peut prendre plusieurs formes. Chez un cinéaste comme Carles Jofre, tel que le catalogue le laisse entrevoir, on peut imaginer une attention à l'espace plus qu'au monstre. Le danger ne serait pas seulement ce qui surgit, mais la façon dont un lieu cesse de correspondre à l'usage qu'on lui connaissait. Une porte ne mène plus à la même pièce. Un voisin ne parle plus avec la même chaleur. Une fête locale perd son caractère folklorique pour devenir une règle.
Les années 2020 ont donné une visibilité nouvelle à ces cinéastes régionaux, souvent portés par les festivals de courts et par les plateformes qui savent indexer les marges. CaSTV, depuis Montréal, participe à ce travail de circulation. Il ne s'agit pas de diluer les identités locales dans une catégorie internationale d'horreur. Il s'agit au contraire de montrer que le genre se nourrit de ces localités précises.
Carles Jofre occupe donc une place de cartographe discret. Son nom signale une entrée catalane ou hispanique dans une base où le fantastique se pense par pays, par décennie, par genre, mais aussi par accents moins visibles. Un seul crédit suffit à créer une attente: celle d'un cinéma du lieu, du seuil, de l'inquiétude inscrite dans la ville ou dans la famille. L'horreur espagnole a toujours su que les murs parlent. Jofre, pour l'instant, semble être de ceux qu'il vaut la peine d'écouter quand ils les font parler bas.
