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Calvin Lee Reeder - director portrait

Calvin Lee Reeder

Avec The Oregonian, Calvin Lee Reeder a signé l'un des cauchemars américains les plus poisseux des années 2010 : un film qui ressemble moins à un récit qu'à une contamination, moins à un voyage initiatique qu'à une dérive dans un paysage déjà corrompu. On parle souvent de lui comme d'un cinéaste de l'étrange, ce qui est vrai mais insuffisant. Chez Reeder, l'étrange n'est jamais un assaisonnement arty posé sur un canevas de genre. C'est la matière même de l'image, sa logique interne, son taux de fermentation. Son cinéma ne s'intéresse pas à l'exceptionnel. Il s'intéresse à ce qui, dans l'Amérique périphérique, paraît déjà détraqué quand personne n'a encore crié.

Issu des États-Unis, Reeder travaille dans une zone où le bricolage plastique, la vidéo underground, le punk domestique et l'horreur sensorielle cessent d'être des catégories séparées. Ses courts métrages ont souvent l'allure d'objets trouvés dans une cave trop humide : maquillages épais, matières visqueuses, corps déglingués, humour mauvais esprit, goût pour le carnaval de mauvais goût compris comme force libératrice. Il n'y a là aucune volonté de "choquer" au sens publicitaire du terme. Ce qui l'intéresse est plus fin, et plus sale : la manière dont une image peut perdre ses bonnes manières, laisser remonter des pulsions infantiles, scatologiques, sexuelles, agressives, jusqu'à produire une vérité esthétique qu'un cinéma plus propre refoule d'ordinaire.

Le mot qui revient souvent à son propos est "weird". Il faut le prendre au sérieux, à condition de ne pas le réduire à une simple bizarrerie décorative. Reeder appartient à une tradition américaine où le bizarre surgit de l'ordinaire lui-même. Ses banlieues, ses routes secondaires, ses intérieurs dégarnis, ses figures de losers ou de marginaux ne servent pas de toile de fond à un délire qui viendrait d'ailleurs. Le dérèglement est déjà là, tapi dans la texture du quotidien. C'est pourquoi ses films ont quelque chose d'inconfortablement local. Même lorsqu'ils frôlent le fantasme pur, ils gardent l'odeur d'un territoire précis, d'une culture vernaculaire, d'une pauvreté visuelle transformée en système de formes.

Cette dimension vernaculaire explique aussi la singularité de son rapport au genre. Reeder n'est pas un styliste qui cite l'horreur de loin. Il la malaxe de l'intérieur, en l'arrachant aux hiérarchies rassurantes entre bon et mauvais goût. Ses monstres, ses déformations, ses accès de grotesque rappellent que l'horreur fut longtemps un art des attractions, des foires, des numéros de mauvais esprit. En ce sens, il est moins proche du prestige horror contemporain que d'une contre-histoire crasseuse du cinéma de minuit. Son goût pour la fragmentation, pour l'ellipse abrupte, pour les comportements illisibles, travaille contre la psychologie explicative. Le spectateur n'est pas invité à résoudre un puzzle, mais à endurer une ambiance.

Il faut aussi insister sur la dimension comique de ce travail. Pas un comique de soulagement, pas une ironie qui viendrait neutraliser la violence, mais une drôlerie tordue, parfois presque puérile, qui rend le malaise plus vif. Reeder comprend une chose essentielle : le grotesque n'est pas l'opposé de l'effroi, c'est souvent son frère dégénéré. Un visage trop maquillé, une posture absurde, un excès de latex ou un dialogue volontairement de travers peuvent provoquer ce léger vacillement où le rire se bloque avant de devenir dégoût. C'est dans cette bascule qu'il excelle.

Dans le paysage du cinéma indépendant américain, cette position compte. Beaucoup d'auteurs contemporains ont recyclé les signes de l'exploitation ou du surréalisme lo-fi en les rendant propres, exportables, presque design. Reeder fait le contraire. Il conserve la rugosité, le caractère ingrat, la mauvaise circulation des affects. Ses films ne demandent pas d'être aimés pour leur élégance. Ils demandent d'être traversés comme on traverse un terrain où quelque chose cloche depuis longtemps. C'est pourquoi ils divisent, et c'est très bien ainsi.

Voir Calvin Lee Reeder aujourd'hui, ce n'est pas simplement retrouver une veine de l'underground des années 2000. C'est mesurer à quel point un certain cinéma américain a su préserver, loin des centres de légitimation, une puissance de nuisance formelle. Chez lui, la crasse n'est pas un effet de style, mais une ontologie de l'image. Le monde est déjà abîmé, déjà grotesque, déjà possédé par ses propres déchets. Reeder filme cet état sans nostalgie, sans distance sanitaire, avec une conviction rare : il existe une beauté spécifique des formes qui ont cessé de vouloir plaire.

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