Bret Wood
Avec Psychopathia Sexualis, Bret Wood place d'emblée son cinéma dans une zone où l'érudition n'adoucit rien. Au contraire, elle empoisonne l'air. Ce film, faux costume et vraie convulsion, annonce ce que son travail a de plus singulier dans le paysage horreur américain: une fascination pour les archives malades, les savoirs dévoyés, les survivances d'une modernité qui s'est bâtie sur le contrôle des corps. Bret Wood n'est pas un cinéaste de la simple provocation. Il se comporte plutôt comme un collectionneur de symptômes, quelqu'un qui sait que les marges médicales, sexuelles et morales disent souvent la vérité d'une civilisation mieux que ses récits officiels.
Cette position explique la texture très particulière de ses films. Même lorsqu'il travaille avec des formes modestes, parfois proches du cinéma d'exploitation reconfiguré, il ne filme jamais comme si le scandale suffisait. Ce qui l'intéresse est le décor mental qui rend le scandale possible. Chez lui, le XIXe siècle, l'imagerie victorienne, les pulsions cliniques et les vieux appareils discursifs ne sont pas des ornements. Ce sont des machines dramatiques. Elles organisent le regard, distribuent la honte, décident qui sera nommé monstre et qui aura le privilège de se dire raisonnable. Dans une partie du cinéma united-states contemporain, cette intelligence historique fait toute la différence.
On pourrait croire qu'un tel programme produit un cinéma froid. C'est l'inverse. Bret Wood travaille la distance pour mieux faire remonter la fièvre. Le raffinement de la référence, le goût du document et la précision des cadres servent une matière viscérale. Ses films semblent parfois observer un monde sous vitrine, puis la vitrine se fissure. Ce moment de rupture, il l'obtient sans hystérie décorative. Il préfère l'inconfort durable à l'effet de manche. Il sait qu'une image devient vraiment inquiétante quand elle paraît encore tenue par une logique civilisée, alors même que tout y parle déjà d'obsession, de cruauté ou de dissociation.
Cette logique traverse aussi son rapport au gothique. Là où beaucoup de cinéastes emploient le gothique comme un ensemble de signes immédiatement reconnaissables, Wood le traite comme un régime de pensée. Le secret, la répression, la pathologie, l'autorité patriarcale, la théâtralité des bonnes manières, tout cela produit chez lui un monde où l'horreur vient moins d'une irruption surnaturelle que d'un ordre social pourri jusqu'à l'ossature. C'est pourquoi ses meilleurs moments touchent à quelque chose de plus dérangeant qu'une simple ambiance macabre: ils rappellent que la culture savante peut très bien cohabiter avec la barbarie, parfois même lui offrir son vocabulaire.
Quand Bret Wood se rapproche du film de genre au sens plus immédiat, il ne renonce pas à cette ambition. Il continue de chercher les points de contamination entre le pulp, la littérature décadente, l'histoire des idées et les pulsions les plus basses. Cette circulation entre niveaux de langage donne à son œuvre une densité rare dans les années 2000 et les années 2010. On y sent le plaisir du cinéma bis, bien sûr, mais un plaisir jamais séparé d'une lecture des formes. Wood connaît trop bien les traditions qu'il manipule pour les réduire à des clins d'œil. Il les réactive comme des forces encore actives, encore contaminantes.
Il faut aussi insister sur le fait que Bret Wood appartient à une lignée de cinéastes pour qui l'histoire du cinéma n'est pas un musée mais une réserve d'outils dangereux. Cela se voit dans sa manière de composer des images qui paraissent parfois venir d'un autre âge sans tomber dans la reconstitution inerte. Cela se voit aussi dans son sens des tonalités instables, entre ironie noire, malaise sexuel et tragédie latente. Chez d'autres, ce mélange s'annulerait. Chez lui, il devient une signature. Le rire, lorsqu'il surgit, ne soulage pas. Il ajoute une couche de perversité.
Parler de Bret Wood pour CaSTV, c'est donc parler d'un auteur qui comprend une vérité souvent oubliée: le cinéma d'horreur n'a pas besoin de choisir entre intelligence et corruption sensorielle. Il peut penser avec précision et contaminer avec la même précision. Dans cette perspective, Wood occupe une place précieuse, presque secrète. Il rappelle que le bizarre n'est pas seulement une question d'images fortes. C'est une méthode pour faire apparaître les pathologies d'une époque, ses fantasmes de classement, ses hypocrisies raffinées, sa violence parfaitement rédigée. Peu de cinéastes savent donner à l'érudition une odeur de cave, de cabinet médical et de faute ancienne. Bret Wood, lui, y parvient avec une constance qui mérite d'être prise très au sérieux.
