Brandon Trost
Avec An American Pickle comme seul long métrage de fiction pleinement identifié à son nom de réalisateur, Brandon Trost arrive au poste depuis un autre territoire: celui de l'image. Et cela change tout. On regarde son travail en sachant qu'il vient d'une culture du cadre, de la texture lumineuse, du rapport entre la matière visuelle et le ton. Cette origine n'est pas un détail biographique. Elle structure son cinéma. Trost pense d'abord en surfaces, en densités, en contrastes, avant même de penser en messages.
Ce parcours d'ancien directeur de la photographie explique la mobilité très particulière de son univers. Il sait faire communiquer stylisation et accessibilité, précision plastique et rythme populaire. Dans le cas d'An American Pickle, cela produit une fable presque fantastique sur le décalage temporel, l'identité immigrée et la friction absurde entre plusieurs versions de l'Amérique. Le film ne relève pas du cinéma d'horreur au sens strict, mais il touche au bizarre par son principe même: un corps surgit du passé, le présent est forcé de se regarder à travers lui, et la normalité contemporaine apparaît soudain comme une construction aussi arbitraire qu'inquiétante.
Trost traite ce matériau sans lourdeur conceptuelle. C'est l'une de ses forces. Là où d'autres auraient fait de l'idée une démonstration, il s'intéresse au relief comique et visuel du décalage. Le passé n'est pas simplement opposé au présent comme innocence contre corruption. Il devient une présence encombrante, embarrassante, parfois agressive, qui révèle par contraste les hypocrisies de l'époque actuelle. Cette logique fait du film un objet curieux dans le cinéma américain des années 2020: une comédie spéculative qui comprend que la douceur du conte peut très bien contenir sa part d'étrangeté.
Ce qui rend Trost digne d'intérêt pour un catalogue de genre, c'est précisément cette attention au seuil où le familier déraille. Son œil, formé par des années d'image, sait quand un décor doit rester accueillant et quand il doit devenir légèrement faux. Il sait aussi que le fantastique n'exige pas toujours une iconographie lourde. Une simple collision de temporalités, si elle est correctement incarnée, suffit à produire un trouble durable. Voir le présent à travers un revenant banal, presque bureaucratique, est déjà une expérience de décentrement.
On pourrait souhaiter chez lui un rapport encore plus frontal au noir ou au monstrueux. Mais ce manque apparent dit aussi quelque chose de sa singularité. Trost n'est pas un cinéaste du choc massif. Il travaille davantage les déformations douces, les glissements de perspective, les situations où la comédie révèle une fêlure ontologique. Cette voie n'est pas mineure. Elle rappelle qu'entre le fantastique, la satire et la fable, les frontières sont plus poreuses qu'on ne le dit.
Dans une époque saturée d'images uniformes, son rapport au plan reste un atout majeur. Même lorsqu'il évolue dans des cadres plus lisses, il conserve une sensibilité concrète aux volumes, aux étoffes, aux couleurs, aux intensités de lumière. Cette matérialité protège ses films de l'abstraction publicitaire où tombent tant d'objets contemporains.
Brandon Trost occupe ainsi une place latérale mais stimulante: celle d'un styliste venu de la photographie qui aborde la réalisation avec le sens de l'écart visuel et de la temporalité décalée. Son cinéma rappelle qu'un monde peut devenir étrange sans cesser d'être drôle, et que le fantastique, parfois, commence simplement quand le présent n'arrive plus à justifier sa propre évidence.
